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Enquête financière sur le Petit Bar : un pas de plus dans la lutte antimafia ?

En janvier 2021, une enquête financière de grande envergure visait la bande du Petit Bar.Un an après, .....
Enquête financière sur le Petit Bar : un pas de plus dans la lutte antimafia ?

En janvier 2021, une enquête financière de grande envergure visait la bande du Petit Bar. Un an après, si aucun des mis en examen n’a été jugé, les investigations ont néanmoins révélé une porosité entre le monde criminel, économique et policier. Tout en alimentant le sempiternel débat sur l’existence d’une véritable mafia dans l’île.


Il y a un an, un vaste coup de filet était mené à l’encontre de la bande du Petit Bar et de certains proches de ses membres présumés. Organisée simultanément entre la Corse et le continent, cette vague d’arrestations avait été opérée dans le cadre d’une enquête financière diligentée par la Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille. La justice soupçonne la bande criminelle d’avoir blanchi 48 millions d’euros via des investissements offshore et immobiliers.

De mémoire de magistrats, jamais pareille enquête financière n’avait été menée contre un groupe criminel insulaire. Démarrées il y a plus de quatre ans, les investigations ont largement dépassé les frontières de l’île, les enquêteurs s’étant aventurées dans les secrets financiers du Petit Bar à Paris, Courchevel, en Suisse, au Luxembourg à Dubaï ou à Hongkong. Présenté par les enquêteurs comme le chef présumé de la bande, Jacques Santoni a été mis en examen pour « blanchiment aggravé, extorsion en bande organisée et association de malfaiteurs ». En septembre dernier, il a été libéré pour raison médicale et placé sous contrôle judiciaire.

Porosité avec différents milieux
Dans une île où le mot mafia résonne de plus en plus mais où certains hésitent à le prononcer - lui préférant l’expression crime organisé -, l’affaire ayant entraîné dix mises en examen secoue au-delà de la sphère du grand banditisme. Elle touche en effet le monde économique insulaire avec la mise en examen « pour blanchiment en bande organisée, abus de biens sociaux et associations de malfaiteurs » du promoteur immobilier Antony Perrino. Actionnaire du consortium CM Holding, l’ex PDG de Corse-Matin a été écroué puis libéré sous contrôle judiciaire en octobre. Selon nos informations, d’autres chefs d’entreprise corses auraient été entendus dans cette même procédure.

Les services de Police ne sont pas non plus épargnés. En avril, un policier ajaccien de la DDSP a été mis en examen pour « corruption passive ». Il est soupçonné d’avoir fourni des informations à la bande ajaccienne concernant une opération de police en septembre 2020. Ce qui avait conduit la police judiciaire de Corse à être déssaisie des enquêtes sur le Petit Bar au profit de la gendarmerie.


Un mode d’enquête inédit
Ces - longues - investigations révèlent également un changement majeur dans la manière de procéder des enquêteurs qui s’attaquent cette fois aux finances d’un groupe criminel insulaire. Le terme « Al caponiser » est lâché. « Je me réjouis de ce qu'apparemment, il y ait une évolution notable qui est de faire un travail en amont sur des gens qui sont identifiés puisqu'on a des surveillances, des filatures, des écoutes et ça c'est un travail de bonne police », relevait Jean Leandri, délégué régional de l’union syndicale des magistrats, sur France Inter eden juillet dernier.

Du côté du collectif antimafia Massimu Susini, on souligne l’avancée des enquêtes en émettant toutefois des réserves : « Tant que la condamnation n’est pas avérée, il est difficile de dire que les choses vont changer. Ce qui a changé, en revanche, c’est peut-être dans la prise de conscience. Mais elle a ses limites. Avant, les gens disaient sous le manteau qu’il y avait la mafia, maintenant ils le disent plus facilement. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils vont aller demain témoigner contre tel ou tel criminel. Car la force d’intimidation est toujours ce qu’elle est, et l’impunité est toujours aussi forte. »


Un rapport qui fuite
Fin octobre, un rapport confidentiel de la JIRS de Marseille datant de 2020 fuitait dans le journal Le Monde. Pour les magistrats de la juridiction marseillaise, "le banditisme corse revêt toutes les formes du phénomène mafieux". Le document évoque « l’interpénétration du banditisme, de l’économie et de la politique ». La Collectivité de Corse demande à ce qu’il soit rendu public. Il met également en exergue l’impuissance des magistrats face au phénomène et demande la création « d’un service de police judiciaire unique qui réunirait les enquêteurs de la police et de la gendarmerie ». Soit un pole antimafia, également réclamé par les collectifs dans l’île.

Reste que du côté de l’État, le mot demeure encore tabou. « En France, on parle de blanchiment, de corruption ou encore d’évasion fiscale mais pas de mafia, expliquait sur France 3 Corse l’universitaire spécialiste de la grande criminalité Fabrice Rizzoli. Pour moi, ce qui se passe en Corse et à Marseille ressemble bien à un phénomène mafieux. Il faudrait l'étudier et le traiter en conséquence. » Cette vaste enquête financière en est peut-être le début…

INTERVIEW : Christophe Berliocchi

Christophe Berliocchi : « Les guerres de clan écoluent avec la société »Les Guerini, Zampa, Le Belge, Jean-Jé Colonna, la Brise de Mer, les bergers de Venzolasca, le Petit Bar… Dans la « Guerre des parrains », Christophe Berliocchi retrace cinq décennies de règlements de compte dans le milieu corso-marseillais. Un livre qui a pour origine le blog Maestro-Capello, co-fondé l’auteur journaliste à Sud-Ouest.


Avec la parution le 9 février de « La guerre des Parrains » (Éditions du Rocher), vous plongez le lecteur dans les méandres du milieu corso-marseillais. Un grand banditisme que vous évoquiez déjà à travers le blog Maestro-Capello (actuellement en sommeil). Ce livre en est donc un peu la synthèse ?

C’est un peu ça. C’était un who’s who du grand banditisme français sous forme d’abécédaire : de A à Z, d’Ajaccio à Zampa. On était quelques-uns à collaborer. J’étais un peu la plume, celui qui jetait un regard pour que ce soit cohérent. On le mettait à jour au fur et à mesure. On avait aussi un compte twitter assez actif où l’on relayait les articles du blog. Il y avait beaucoup de lecteurs, dont l’éditeur parisien qui a pris contact avec moi pour faire ce livre. Ce bouquin est donc un peu l’aboutissement d’une longue histoire personnelle et professionnelle sur ce thème du grand banditisime.

Ces dernières années, beaucoup de livres ont été publiés sur le grand banditisme. Journalistes, policiers, avocats, juges ou encore anciens voyous ont notamment pris la plume. En quoi celui-ci est-il différent ?

C’est vrai, de très bons livres sont sortis sur le sujet. Je me suis d’abord dit : « on ne va pas faire un livre de plus ». Après, on a discuté et l’idée nous est venue de raconter l’histoire du grand banditisme corso-marseillais de ces 50 ans dernières années à travers les règlements de compte et les guerres de clans successives. C’est ce que l’on faisait sur le blog. En 50 ans, c’est une enquête et en même temps un récit chronologique de ces différentes périodes. Le récit part de l’assassinat d’Antoine Guerini en 1967 jusqu’à la guerre d’aujourd’hui liée au narcotrafic dans les cités marseillaises avec des morts souvent très jeunes.

« Corso-marseillais ». L’expression est utilisée depuis de nombreuses années par les médias. D’où vient-elle ?Comme je l’écris dans le livre, après guerre, Marseille est la plus grande ville corse du monde : entre 300.000 et 350.000 Corses y vivent. Beaucoup de voyous sont corses. Les Guerini prennent notamment la tête du milieu. Un voyou rangé des voitures me raconte qu’il y avait dans les années 1960 beaucoup de Corses et d’immigrés italiens et arméniens dans les quartiers du Panier et de la Belle de mai. On les appellait alors corso-marseillais parce qu’ils étaient blancs. Il y avait très peu d’immigrés d’Afrique du Nord à cette époque-là. Après l’assassinat d’Antoine Guerini, une autre guerre s’ouvre avec Gaëtan Zampa, qui était lui d’origine napolitaine. Les Corses et les italiens ne s’appréciaient pas trop. C’étaient donc des bandes avec des origines souvent ethniques ou du même quartier qui ne se mélangeaient pas. Un peu comme en Corse avec les villages.


Organisé en douze chapitres, le récit évoque différentes guerres (des jeux, des des boîtes, des bingos, du shit etc.). Les témoignages sont nombreux (voyous, policiers, magistrats, journalistes etc.). Les gens parlent-ils facilement sur un tel sujet ?

Oui, mais beaucoup en «off ». Il faut néanmoins avoir du recul. Sur les vieux reglements de compte, on a arrive à en avoir davantage. Sur les plus contemporains, c’est un peu plus compliqué de savoir qui a tué qui. Des affaires sont en cours. En Corse, de 2006 à 2013, près de 150 homicides ont été relevés par l’observatoire national de la delinquance. Beaucoup d’histoires sont connues mais j’essaie de les décrypter en expliquant les alliances et les affrontements. Je suis un suiveur actif de cette actualité-là tout en n’étant pas dans le Sud-Est. J’ai donc aussi un regard extérieur.

Vous êtes journaliste dans le Sud-Ouest. Evoque-t-on là-bas les assassinats ayant lieu dans le grand banditisme corso-marseillais ?C’est très rare. Mis à part certains comme celui du préfet Erignac ou de l’avocat Antoine Sollacaro qui ont pris une grosse ampleur médiatique, ça reste quand même très corso-corse. Ici, on ne comprend pas trop ce qui s’y passe au niveau criminogène. Dans le Sud-Ouest, il n’y a quasiment pas d’homicide ni de racket. Ici aussi il y a une Jirs (Juridictionn interrégionale spécialisée). Elle est à Bordeaux et traite surtout le trafic de drogue qui vient d’Espagne. On n’est pas du tout sur les mêmes bases. Ici, les voyous viennent surtout se mettre au vert. On se souvient que Claude Chossat avait défrayé la chronique au Pays Basque il y a quelques années.


Vous parliez de la Jirs. Un rapport de celle de Marseille a fuité cet automne dans la presse. Le document mettait au jour « un système mafieux en Corse ». Votre avis en tant que suiveur de l’actualité du grand banditisme ?


J’ai découvert ce rapport après avoir écrit la dernière ligne du livre. Sur certains sujets, j’ai trouvé que l’on était un peu sur la même longeur d’ondes (sourire). Me concernant, je n’ai pas découvert de « panorama inédit » comme on a pu le lire à ce moment-là. Ce ne sont pas des banalités mais des faits avérés. Cette mafioisation de l’île ne date pas d’hier. En 2000, le rapport Legras expliquait déjà tout cela. Selon moi, le problème qu’a la Jirs par rapport à la Corse, ce sont les spécificités dues à l’insularité et à l’omerta. À Marseille, c’est différent.

Dans le livre, vous évoquez les dernières arrestations des membres présumés de la bande ajaccienne du Petit Bar et l’enquête financière dans laquelle plusieurs sont mis en cause. L’une de vos sources utilise le terme « Alcaponiser »…

Comme les gens pourront le lire dans le livre, souvent, les gros voyous se font arrêter pour des raisons financières ou par le fisc. Un ancien gendarme dit « le Petit Bar s’est fait Alcaponiser ». Gaëtan Zampa aussi. Les policiers avaient récupéré la comptabilité de toutes ses boîtes de nuit (le krypton etc.). C’est comme ça qu’ils ont agi avec beaucoup d’équipes de voyous qui ne tomberont jamais pour leurs activités illégales ou pour associations de malfaiteurs. C’est en effet très difficile à prouver. Il n’y a qu’à voir le nombre de dossiers sur des règlements de compte qui traînent en longueur. On ne sait quasiment jamais qui tue qui. Après, il y a quand même eu des résultats. Il y a un certain nombre de gros poissons qui sont en prison, à la fois à Marseille et en Corse.

Après avoir balayé cinq décennies de voyoucratie corso-marseilaise, que retenez-vous ?

On se rend surtout compte que les différentes guerres de clans qui se succèdent évoluent avec la société. Ce sont des époques différentes et des générations différentes sur des trafics qui le sont tout autant. Sur ces 50 ans, on tue quand même cependant moins qu’à certaines époques, notamment dans les années 1980 à Marseille et les années 2000 en Corse. Beaucoup de voyous sont morts, en prison ou rangés des voitures. Il y a une nouvelle génération qui arrive mais qui est quand même plus surveillée. Puis, il ne faut pas oublier que ce n’est pas dans l’intérêt des gros voyous de se tuer. Comme je l’explique dans le livre, les règlements de compte, ce n’est pas bon pour les affaires et ça attire l’attention. Dans le milieu, quand on va tuer quelqu’un, c’est vraimlent dans l’extrême limite, contrairement à ce qui se passe dans les quartiers nord de Marseille aujourd’hui.





« Ça m’a toujours intéressé »

« Depuis tout jeune, j’ai toujours voulu être journaliste. J’étais alors intéressé par deux choses : le sport et le monde des voyous. » S’il travaille aujourd’hui au journal Sud-Ouest, Christophe Berliocchi est originaire de Nice mais a grandi dans les Bouches-du-Rhône. « C’était l’époque de Zampa, du Belge et du Mat, situe le journaliste de 52 ans ayant aussi des racines familiales dans le sud de la Corse. On en parlait beaucoup à Marseille, dans la presse. Ça m’a intéressé très jeune. Plus tard, j’étais étudiant à Aix-en-Provence au moment de la guerre des boîtes. Je fréquentais pas mal d’étudiants corses. On parlait de ça et on s’y intéressait pas mal. » En tant que journaliste, c’est en 2013, à la faveur d’un reportage sur Marseille capitale de la culture, qu’il se replonge dans les histoires du milieu corso-marseillais. « C’était une époque où il y avait beaucoup de règlements de compte et d’affaires politico mafieuses (déchets etc.). On m’avait demandé d’aller voir comment ça se passait. A partir de là, je me suis beaucoup réintéressé à ce sujet. Je recavis beaucoup de livres là-dessus à Sud-Ouest. Je faisais des interviews et des chroniques. » Jusqu’à décider de mettre en ligne tout ce qu’il avait archivé « avec quelques amis de fac ». Le blog Maestro-Capello commençait alors à tisser sa toile…



La Guerre des parrains, 50 ans de règlements de compte corso-marseillais (Éditions du Rocher, 300 p., 18,90 €)

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