La tentation illibérale, étape juste avant la dictature
Premièrement, détruire l’objectivité.
La tentation illibérale, étape juste avant la dictature
De Washington à Buenos Aires, de Jérusalem à Budapest et Varsovie, une même vague remonte le fleuve des démocraties : elle ne renverse pas d’un coup la digue de l’État de droit, elle la perfore patiemment. Les acteurs se disent patriotes, réformateurs ou « libérateurs » du peuple ; leur méthode tient d’un manuel en cinq étapes.
Premièrement, détruire l’objectivité.
Les démocraties basculent lorsque la réalité cesse d’exister en dehors du récit politique. Edward Bernays, dans Propaganda (1928), montrait comment la publicité pouvait remodeler les désirs des foules. Ce qui fut d’abord une technique de consommation est devenu une arme politique. Aux États-Unis, le 6 janvier 2021 n’est pas seulement le fruit d’un refus de défaite, c’est le triomphe d’une fiction : l’élection « volée », récit crédible pour des millions. Comme chez Staline, qui effaçait des photos les camarades purgés, ou chez les nazis qui inventaient une conspiration mondiale, il s’agit moins de convaincre que d’imposer un univers parallèle. En Israël, la réforme judiciaire s’est nourrie d’une rhétorique où les juges sont décrits comme une caste ennemie, coupée du peuple. En Hongrie et en Pologne, on a patiemment réécrit l’histoire nationale pour transformer les institutions en forteresses du pouvoir.
Deuxièmement, inféoder les contre-pouvoirs.
Quand la vérité est malléable, la justice devient un obstacle. Orbán a bâti un « État illibéral » en réduisant la presse indépendante et en installant des juges dociles. En Argentine, Javier Milei a tenté de gouverner par décrets « omnibus », transformant l’urgence économique en prétexte pour contourner le Parlement. Aux États-Unis, Donald Trump, même après son départ, a façonné une Cour suprême conservatrice et durable, verrouillant ainsi le dernier recours judiciaire et détruisant la séparation nécessaire entre exécutif et judiciaire. L’objectif est constant : neutraliser la capacité d’opposition.
Troisièmement, gouverner par l’urgence et la peur.
Tocqueville prévenait que le despotisme moderne serait « doux », mais étouffant. Aujourd’hui, il est aussi bruyant. La peur de l’insécurité, du chaos migratoire, de l’effondrement économique nourrit un climat d’exception. La gauche elle-même a souvent succombé à la tentation de remodeler la réalité à travers ses mythes émancipateurs : l’homme nouveau, la société sans classes, ou, plus récemment, l’idée que toute contradiction à ses récits identitaires relèverait de l’oppression. Dans ce climat, il ne reste plus de place pour une objectivité partagée.
Quatrièmement, reconfigurer le peuple
La politique devient morale. « Nous » incarnons la pureté, « eux » la trahison. Qu’il s’agisse de juges, de journalistes ou de minorités, tous deviennent ennemis. Comme le rappellent Levitsky et Ziblatt, « les démocraties meurent souvent à petits pas ». Le premier pas est toujours la réduction du citoyen à une pulsion idéologique.
Cinquièmement, enfermer l’avenir.
Une fois la réalité altérée, tout est permis : réécrire l’histoire, truquer les cartes électorales, transformer les médias publics en clochers du pouvoir. Le langage se neutralise : « illibéral » semble une catégorie technique, alors qu’il signifie la fin de l’État de droit. Hannah Arendt rappelait que « le mensonge organisé tend à effacer la distinction entre réalité et fiction » : c’est cette confusion que recherchent les nouveaux autocrates.
La fatigue démocratique
La racine du danger n’est pas seulement économique ou géopolitique. Elle tient à la fatigue démocratique. Le citoyen n’analyse plus, il réagit. Débordé par le flux, il se réfugie dans les certitudes de son camp ou dans les oracles d’une technologie présentée comme neutre. L’intelligence artificielle devient la nouvelle Madame Soleil, offrant des réponses instantanées qui dispensent de penser. On croit interroger l’algorithme, mais c’est lui qui, par la masse des données, dicte la forme du réel. La prophétie n’est plus dans les astres, mais dans les prédictions calculées.
Ainsi, de l’Amérique à l’Europe centrale, de Tel-Aviv à Buenos Aires, le processus est identique : remodeler la réalité pour justifier l’exception, capter les institutions, puis installer l’illibéralisme comme normalité. La démocratie n’est pas tuée par un coup de force unique, mais par une lente intoxication. La seule défense est de réapprendre la patience des faits, la modestie de l’analyse et la vigilance des contre-pouvoirs. Car si la vérité devient une marchandise ou une croyance, la dictature n’est plus une menace : elle est déjà là, sous nos yeux, habillée en volonté populaire.
GXC
illustration : D.R