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Science fiction et clairvoyance

Lorsque fiction et prospective sont soeurs jumelles
Lorsque fiction et prospective sont sœurs jumelles
Certains ouvrages de science-fiction me reviennent en mémoire et je me prends à penser que leurs auteurs ne manquaient pas de clairvoyance.


Il y a quelques dizaines d’années, alors lycéenne puis étudiante, j’étais passionnée de science-fiction. Je lisais les ouvrages des grands auteurs et aussi ceux, plus populaires, de la collection Fleuve noir que je dénichais dans les casiers des bouquinistes. J’adorais particulièrement la série Perry Rhodan. Au fil du temps, cette passion s’est estompée. Mais, depuis quelques mois, certains ouvrages me reviennent en mémoire et je me prends à penser que leurs auteurs ne manquaient pas de clairvoyance et n’auraient pas à rougir de la comparaison avec d’éminents spécialistes de la prospective.

L’évolution de nos sociétés et surtout un ordre mondial régi par un nombre de plus en plus restreint d’actionnaires selon une division croissante et souvent dépréciative du travail, une technologie déshumanisante, une progression des inégalités, une accentuation des exclusions et une affirmation des communautarismes, me rappellent un roman qui m’avait beaucoup marquée :

« La maison aux 1 000 étages »
. Son auteur, Jan Weiss, qui était citoyen d’un pays aujourd’hui disparu (Tchécoslovaquie), l’a écrit en1929. Il y est décrit une immense maison comportant mille étages, sans la moindre fenêtre ou issue, ancrée dans les entrailles de la terre et s’élevant vers l’infini, qui enserre l’humanité dans un système cloisonné et hiérarchisé à l’extrême. Un gnome dénommé Ohisver Muller y régente tout en pianotant ses ordres sur un clavier. En me remémorant « 1984 » paru en 1949, je me dis que de son côté, le britannique George Orwell pressentait et était capable de se représenter la mise sous surveillance généralisée de l’humanité qui se met en place dans des pays asiatiques aux régimes autoritaires et aussi dans un Occident qui se réclame pourtant de la démocratie.

L’intrusion dans la vie privée, le fichage et les mesures coercitives par le biais de la captation et du croisement informatisés des données personnelles, les systèmes de vidéo-surveillance ainsi que le recours aux drones pour observer les déplacements et les rassemblements, l’usage en voie de banalisation de la reconnaissance faciale, sont autant de démonstrations que « Big Brother is watching you » ne relève plus de la fiction.

On en parlera encore demain

Dans « Le meilleur des mondes », publié en 1932, le britannique Aldous Leonard Huxley expose des perversions du pouvoir de la science qui pourraient dans les prochaines années résulter d’une part, d’une dérive eugéniste du recours à la PMA (procréation médicalement assistée) et surtout à la GPA (gestation pour autrui) ; d’autre part, de la banalisation de la consommation de certaines drogues. Dans ce roman, des scientifiques imposent une société dictatoriale empruntant à l’eugénisme et au bonheur artificiel : les enfants naissent en éprouvettes à partir d’embryons génétiquement modifiés visant à créer des hommes et des femmes selon un système de castes ; la population est incitée à consommer une drogue qui plonge ses consommateurs dans un sommeil paradisiaque, calme l'anxiété, l'angoisse, la colère et la tristesse, mais diminue considérablement l'espérance de vie.
Enfin, en 1961, dans « Solaris », l’Ukrainien Stanislas Lem a décrit une planète sur laquelle des scientifiques ont découvert une entité ayant la forme d'un vaste océan protoplasmique qui, après avoir été déclarée non pensante et insensible aux stimuli humains, a révélé qu’elle pouvait générer la vision et la perception d’une femme étant décédée. Comment ne pas y voir une allégorie du monde d’aujourd’hui où, malgré la présence envahissante de l’information et de la communication, il existe une impossibilité de se comprendre du fait de limites de la perception et de l'imagination soit naturelles, soit provoquées par les comportements sociaux. « Solaris » ouvre sur deux questionnements très actuel.

Le premier étant : l’être humain peut-il tout exprimer et tout comprendre et a-t-il vraiment vocation à tout communiquer et percevoir ? Le second étant : pourquoi vouloir communiquer avec autrui si l’on est incapable de le reconnaître (selon tous les sens du terme) ?

Si vous manquez d’idées cadeaux pour Noël, pensez « Maison aux 1000 étages », « 1984 », « Meilleur des mondes » ou « Solaris ». De ces ouvrages, on en parlera encore demain. Bon Natale !

Alexandra Sereni
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