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Dominique Bucchini: stintu corsu è stracciu rossu

Le 2 janvier dernier, Dominique Bucchini s’est éteint à Sartè, sa ville natale.

Dominique Bucchini: stintu corsu è stracciu rossu



Le 2 janvier dernier, Dominique Bucchini s’est éteint à Sartè, sa ville natale. Qui était-il, quel souvenir laisse-t-il ? Ci-après, une réponse forcément incomplète tant Dominique Bucchini, par sa forte personnalité et son action, depuis son élection à la mairie de Sartè en 1977 jusqu’à son retrait de la vie publique en 2017 — infatigable cadre et militant du Parti communiste, 24 ans maire (1977 à 2001), 35 ans élu à Assemblée de Corse (1982 à 2017), 13 ans conseiller général (1988 à 2001), député européen (1981 à 1984) — a été au cœur de la vie politique de notre île.


Dominique Bucchini s’engage politiquement, en 1959, dès l’âge de 16 ans, en adhérant au Mouvement de la Jeunesse communiste. Jeune adulte, ayant professionnellement opté pour l’enseignement, il est d’abord en poste en Vendée puis au Sénégal (coopérant). Durant les années passées dans l’ouest de la France et en Afrique, à son investissement politique, il ajoute l’action syndicale au sein du Syndicat National des Instituteurs. Au début des années 1970, de retour dans l’Hexagone, il enseigne à Montreuil, ville étant un des nombreux bastions de la « ceinture rouge » cernant alors quasiment Paris (dénomination communément utilisée pour désigner l’ensemble des villes ouvrières à mairie communiste des banlieues nord, est et sud de Paris), avant d’obtenir un poste au lycée agricole de Sartè, sa ville natale. Son militantisme et son charisme lui valent très vite d’accéder à des responsabilités politiques au sein du Parti communiste auquel il a adhéré en 1972. En 1977, il est élu maire de Sartè. Aux commandes durant près d’un quart de siècle (1977-2001), Dominique Bucchini transforme Sartè en impulsant notamment la modernisation ou la construction d’équipements, l’implantation ou le développement de services publics, la mise œuvre de politiques sociales, éducatives et culturelles, l’opposition à la spéculation foncière et la préservation de l’environnement (sanctuarisation de sites). Sa victoire ainsi que son esprit ouvert aux idées régionalistes en font la figure d’un Parti communiste pouvant à nouveau, comme durant les années d’après-guerre, espérer apparaître conquérant électoralement ainsi qu’à l’écoute des aspirations aux changements de la jeunesse corse qui sont exprimées dans le sillage du Riacquistu et depuis les événements d’Aleria. En 1978, la venue en Corse du président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, permet à Dominique Bucchini d’afficher clairement une image d’homme d’ouverture. Il demande de tenir compte des événements d’Aleria, d’endiguer la revendication nationaliste et de désamorcer la violence politique en optant pour une véritable régionalisation : « Il faut faire droit à la très forte aspiration démocratique qui réclame un véritable pouvoir régional qui soit exercé par une assemblée régionale élue au suffrage universel et à la proportionnelle ; dotée de compétences réelles et décidant souverainement du profil économique, social, culturel et écologique de la Corse. »

Acceptation des mains tendues nationalistes


Le Statut particulier octroyé par François Mitterrand après son élection à la présidence de la République en 1981 représente une réponse favorable à la demande d’évolution institutionnelle ayant été faite à Valéry Giscard d’Estaing. Dominique Bucchini s’emploie donc à la faire réussir. Élu, en 1982, conseiller puis vice-président de l’Assemblée de Corse, il s’attache durant deux ans à participer activement à la mise en place et au fonctionnement du nouveau cadre institutionnel. Ce que confirme, sur sa page Facebook, le socialiste Vincent Carlotti qui était alors, lui aussi, vice-président de l’Assemblée de Corse : « Nous avons travaillé ensemble à en mettre en place les premières briques. Avec lui et Toussaint Luciani, nous avions constitué ce que certains journalistes avaient qualifié de “troïka” auprès du Président Prosper Alfonsi, et j’ai gardé de cette époque le souvenir que tout nous semblait possible. » Régionaliste déclaré et convaincu au sein d’un parti resté fortement centraliste, Dominique Bucchini devient cependant durant un temps (essentiellement durant les années 1980-1990) — probablement du fait de son grand attachement à la Nation française et à la République et son opposition à la violence politique — une des figures du combat contre les nationalistes, et plus particulièrement contre ceux qui s’inscrivent dans la stratégie Lutte de Libération nationale impulsée par le FLNC. Ceci est rappelé par Pierre Poggioli (page Facebook) : « Dominique Bucchini à Sartène et à l’Assemblée de Corse était un des “durs” opposants avec le MRG et la droite (notamment à l’époque de la CFR) à nos prises de position » et par le Partitu di a Nazione Corsa (communiqué) : « Durant ces décennies, il aura été d’abord un adversaire politique parfois très dur du courant nationaliste corse. » Cependant, dans les années 2000 et plus encore après son élection à la présidence de l’Assemblée de Corse en 2010, Dominique Bucchini répond positivement aux mains tendues par la mouvance nationaliste. « Il sera un acteur important d’un dialogue renoué entre Corses, mais également artisan dans la recherche irréversible de convergences indispensables à la construction d’une société corse moderne, apaisée, soucieuse de son développement raisonné et fortement ancrée dans son identité » reconnaît le Partitu di a Nazione Corsa (communiqué). « Sous sa présidence, en 2013, l’Assemblée de Corse a voté en faveur d’un statut de co-officialité de la langue corse » écrit Marie-Antoinette Maupertuis, l’actuelle présidente de l’Assemblée de Corse (sur X). Il convient aussi de souligner que, durant cette période, Dominique Bucchini, fait sienne une démarche difficile qui avait élé initiée au début des années 1990 par les nationalistes de l’Accolta Naziunale Corsa : la nécessité de dénoncer et de s’opposer à une dérive mafieuse.

Stintu corsu è stracciu rossu


Si son action politique l’a conduit à des déclarations, des décisions et des actes dictés par les circonstances ou un nécessaire pragmatisme, et pouvant être contestables ou même critiquables, Dominique Bucchini est resté fidèle à ce que son être profond lui dictait être la Corse et les intérêts de la Corse et des Corses, ainsi qu’au communisme. Stintu corsu è stracciu rossu ont été sa constante ligne de conduite morale et idéologique. Cela est quasiment unanimement reconnu. Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste, écrit sur X : « Nous garderons en mémoire son amour pour la Corse, pour la République, la force de ses convictions et une droiture à toute épreuve. » Les fédérations de la Corse du Parti communiste affirment : « Difficile de choisir des mots pour décrire ce qu’il incarnait : Justice, Solidarité, Fraternité, Émancipation, Ouverture et Respect sont sans doute les plus justes. On ajoutera “Humanité”, le nom de son journal […] Nous n’oublierons pas non plus son élégance d’esprit et de cœur, son attachement à notre culture et notre langue dont il savait si bien mettre en valeur la richesse. On retiendra de sa vie remarquable, son engagement indéfectible au Parti communiste français. » François-Xavier Ceccoli, député de la deuxième circonscription de Haute-Corse, loue « son attachement aux valeurs de notre île, son amour de notre langue. » U Partitu di a Nazione Corsa salue « u Sartinesu, l’homme de conviction et militant communiste de toujours ». Jean-Guy Talamoni se souvient : « Il y a eu ces combats communs, pour la justice sociale, pour la langue corse, pour l’Université qu’il appelait, reprenant les mots de l’historien Franco Venturi au sujet de cette création de Pasquale Paoli, “la prunelle de nos yeux”. Fin politique, remarquable orateur, il fut un grand Président de l’Assemblée de Corse, talentueux, digne et équitable. Il avait baptisé notre hémicycle “lieu sacré de la démocratie corse”. Au moment où il me transmit ses fonctions, il me laissa sur le bureau de la présidence, un livre de poésie avec quelques mots d’encouragement en langue corse. » Josepha Giacometti Piredda se rappelle : « In qualchì parolle è silenzi sapia dì assai, cume in stu ghjornu di maghju 2013 dopu à u votu à pro di a cuufficialità pè a nostra lingua : Mi pare ch'avemu fattu calcosa di bè. » Le dernier mot à Gilles Simeoni. Le Président du Conseil Exécutif a publié sur les réseaux sociaux : « Militant infatigable au service de ses convictions communistes, homme de dialogue et de paix imprégné de culture corse et universelle, Dominique Bucchini est, et restera une figure majeure de l’histoire contemporaine de l’île. »

On a très envie de l’écrire


La personnalité et le parcours politique de Dominique Bucchini, on a très envie de l’écrire, sont résumables par ces paroles tirées d’une chanson de L’Albinu (U stracciu rossu) : « Appica lu to core / Un pezzu di stracciu rossu/ Un fiore culore di sangue —S’è tu voli avà/ Ch’ellu scambii, ch’ellu si movi / Pesati perchè ghjè tempu - Chi lu mondu sarà/ Ciò chè tù ne voli fà » et d’une chanson de Tavagna (Tesori dormi) : « U ricusemu issu mondu vanu / S’ell’ùn si sparte u so pan’di granu/ U ricusemu issu mondu vanu/ S’ellu dissuchja i fiori di veranu —Cusì faremu u mondu sanu/ Chì sapia sparte u so pan’di granu/ Cusì faremu u mondu sanu/ Bellu di tutti i fiori di veranu. »

Jean-Pierre Bustori
Crédit photo : Terre corse, mensuel de sensibilité communiste
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