Alain Orsoni assassiné devant le cercueil de sa mère : la vie et la mort profanées
Il a été tué devant le cercueil de sa mère. Cela ne s’était jamais vu en Corse.
Alain Orsoni assassiné devant le cercueil de sa mère : la vie et la mort profanées
Alain Orsoni a été assassiné. Il était mon ami depuis quinze ans. Il a été tué devant le cercueil de sa mère. Cela ne s’était jamais vu en Corse. À ce niveau de transgression, quand les derniers repères du sacré sont piétinés, les mots se dérobent. Il ne reste qu’une sidération muette, presque physique. Ce qui domine n’est plus la colère, mais une peine immense, lourde, compacte, qui dépasse largement les siens et touche la Corse tout entière, comme si un seuil invisible venait d’être franchi sans retour possible. Et le sentiment qu’en Corse nous assistons à un affaissement de la société, de ses valeurs.
Une génération broyée
Alain Orsoni faisait partie des rares survivants de cette génération du FLNC qui avait tenté, parfois maladroitement, parfois courageusement, de s’extraire de la spirale de la violence. Une génération broyée par l’histoire, par des choix tragiques, par des engrenages qu’elle avait elle-même contribué à mettre en mouvement. Beaucoup n’en avaient pas eu la possibilité. Pierre Poggioli avait été grièvement blessé lors d’une tentative d’assassinat, tout comme Charles Pieri. François Santoni et Jean-Michel Rossi étaient tombés sous les balles de leurs ennemis. Marcel Lorenzoni, cet autre magnifique personnage de la lutte nationaliste, est mort dans des conditions atroces. Faut-il rappeler le destin tragique d’Yvan Colonna. À travers eux, c’est toute une époque qui s’est éteinte dans le sang, laissant derrière elle des vivants souvent plus meurtris que les morts.
La profanation
Avec cet assassinat, c’est bien plus qu’un homme qui disparaît. C’est une frontière morale qui est pulvérisée. Un interdit ancestral est brisé. Jusqu’ici, malgré les règlements de comptes et les crimes, certains moments demeuraient intouchables. La mort, la mère, les funérailles appartenaient à un espace à part, préservé de la violence. Ce jour-là, cet espace a été profané.
L’amitié au-delà des désaccords
Alain était un formidable ami. Nous ne partagions pas les mêmes idées sur la clandestinité et ses excès. Combien de fois, pendant l’écriture de son livre Le maquis ardent, nous nous sommes opposés sur l’impôt révolutionnaire, sur les assassinats commis « au nom de la cause ». Ces discussions étaient parfois dures, parfois tendues, mais toujours franches. La Corse est ainsi faite que lorsque l’amitié est donnée, elle ne se renie pas. Elle survit aux désaccords politiques, aux divergences morales, aux chemins qui bifurquent.
Un aventurier, pas un voyou
Contrairement à toutes les inepties écrites dans la presse sur un supposé « clan Orsoni », Alain n’était pas un voyou. Il était un aventurier, au sens presque romanesque du terme. Très jeune, il s’était jeté corps et âme dans une cause à laquelle il n’a jamais cessé de croire : l’indépendance de la Corse. Là encore, nos positions étaient irréconciliables. Mais il avait cette capacité rare à ne jamais réduire l’autre à ses opinions. Son humour décapant, souvent tourné contre lui-même, lui servait de rempart contre l’amertume.
Le combat pour sa fille
J’ai vécu à ses côtés le combat acharné qu’il a mené pour retrouver Alexandra, sa fille d’origine cubaine, à qui il vouait un amour sans limite et qui avait été emmenée par la mère. Il l’avait cherchée au Mexique, au Nigeria, puis attendue à La Havane, dans une patience douloureuse. Lorsqu’il avait enfin pu la retrouver, j’ai été témoin de sa joie pure, presque enfantine. Elle est devenue une brillante étudiante à Paris. Je me rappelle quand Antonia, sa fille aînée, était venue s’asseoir sur ses genoux et lui avait témoigné toute sa tendresse et lui, comme un matou, ronronnait de bonheur. Ces victoires intimes comptaient pour lui plus encore que les combats politiques.
La blessure de Guy
Alain avait été profondément marqué par la disparition de son frère Guy, avec qui il avait vécu mille aventures jusqu’en Amérique latine. Guy avait été enlevé et assassiné par des truands. Alain était convaincu que l’État avait joué un rôle indirect et il n’avait jamais pardonné. Cette blessure n’avait jamais cicatrisé. Elle avait nourri une radicalité froide, une détermination implacable. Il avait monté avec des amis fidèles un commando pour traquer les assassins et les exécuter. Contrairement à ce qui a été dit, c’est lui qui devait initialement diriger l’opération de la prison. Son absence ce jour-là, due à un concours de circonstances dérisoire, fut pour lui le grand regret de sa vie.
Filiation tragique
Guy, son enfant terrible, était né le jour de l’opération de la prison. Curieux destin. Guy, l’enfant qui portait le prénom de l’oncle disparu. J’avais accompagné Alain lors de la grève de la faim qu’il avait entamé pour obtenir la libération de son fils. J’avais agi par amitié parce qu’il m’avait semblé impossible de ne pas être à ses côtés durant cette épreuve. Lorsque son fils était passé en procès aux assises, Alain avait déployé des trésors d’ingéniosité pour payer les avocats. Il avait obtenu un acquittement sur le fil. Après les frasques de son fils, pour la deuxième fois, Alain avait choisi l’exil définitif au Nicaragua, qu’il considérait comme sa véritable patrie. « Ici, j’ai l’impression de vivre dans les années soixante-dix, en toute liberté », me disait-il. Il y avait créé une entreprise de machines à sous avec son frère et le frère de son ami Pierre Bugny. Il savait qu’à chaque retour en Corse, il jouait sa vie. Mais qui aurait imaginé qu’on l’abattrait le jour où il enterrait sa mère, Marinette.
Le poids de l’histoire
Alain avait quitté la Corse en 1996 lorsqu’il avait jugé que la lutte fratricide entre les deux FLNC n’avait plus aucun sens. Il y avait perdu des compagnons comme Pierre Albertini et d’autres encore. « Tu te rends compte, autour de moi, c’est un véritable cimetière », m’avait-il dit. Lui-même avait été blessé à l’épaule lors d’une opération homicide menée contre un rival à Ajaccio. Le soir même, après avoir été sommairement recousu, il avait donné une interview à la télévision sans montrer le moindre signe de douleur qui l’aurait conduit devant la justice. Il avait côtoyé les ministres de l’Intérieur, le capitaine Barril, et avait été témoin de tous les arrangements avec le gouvernement, envers lequel il professait un profond mépris. Mais il impressionnait ces fonctionnaires par son courage et son mépris de la mort. « Ça viendra quand ça viendra. Je m’en fous. Quand je pense à la vie de mon père, je me dis que nous sommes vraiment des trompe-la-mort. » Il n’était revenu en Corse que pour prendre le relais footballistique de son ami Michel Moretti à la tête de l’ACA.
Dédé Orsoni, le père ce héros adulé
Dédé Orsoni, le père héros, sous-officier parmi les plus décorés de l’armée française, enrôlé volontaire dans les SAS britanniques à quinze ans, blessé en Hollande, parachuté dans un maquis français, l’Indochine où il fut blessé deux fois, puis l’Algérie, où il dirigea une harka avant de déserter en 1961, indigné par l’attitude du général de Gaulle. André, activiste de l’OAS, arrêté et emprisonné. Marinette, sa femme, pour qui la vie aura été un long chemin de croix, m’expliquant comment elle enseignait le français à de jeunes Kabyles plus tard massacrés par le FLN. André, le père admiré auquel Alain aurait voulu ressembler. Et dans cet héritage entre pères et fils, un autre drame : Guy aujourd’hui en prison.
La brutalisation sans limite
L’assassinat d’Alain est unique par la transgression totale des codes insulaires, comme l’avait déjà été celui de Marie-Jeanne Bozzi, maire de Grosseto-Prugna. Il révèle une dérive profonde, une brutalisation sans limite de la voyoucratie. Autrefois on disait : « ùn ci n’hè più un palmu di nettu ». Aujourd’hui, cette phrase sonne comme une évidence tragique.
Alain n’était pas un enfant de chœur, mais il goûtait enfin à une forme de paix, lui qui venait d’être opéré du cœur et savourait la vie. Il vivait au Nicaragua avec sa compagne et la petite fille de celle-ci, qu’il considérait comme la sienne. Qu’on me pardonne ce qui pourra passer pour une niaiserie : c’était vraiment un homme dont l’amitié m’a fait honneur.
La Corse, tragédie illisible
Notre île est une terre magnifique et cruelle. Ceux qui n’en portent pas la culture dans leur chair ne comprendront jamais ce sentiment de fatalité qui pèse sur elle. N’allons pas chercher de coupables extérieurs. Cette capacité d’autodestruction, ces haines transmises sur des décennies, sont les nôtres.
La Corse est tragique jusque dans son incompréhension d’elle-même. Elle est déjà difficile à déchiffrer pour ceux qui y sont nés, tant elle mêle l’honneur et la faute, la fidélité et la trahison, la mémoire et l’oubli. Pour l’extérieur, elle est totalement illisible. On y plaque des grilles de lecture simplistes, des catégories importées, sans saisir l’enchevêtrement des histoires familiales, des blessures anciennes, des silences et des loyautés invisibles. Ce tragique corse ne se raconte pas, il se vit, souvent dans la douleur, parfois jusqu’à l’absurde.
Le deuil
Et toi qui étais un mécréant de prima trinca, j’espère sincèrement que tu as trouvé au terme du grand voyage un autre monde et ton frère, ton père, ta mère, tous tes camarades de combat. -
Je pleure un ami que j’aimais profondément. Mais je pleure aussi pour nous, Corses de cette génération, qui avons tant espéré et qui laissons derrière nous un champ de ruines morales. Je pense surtout à son frère Stéphane qui reste l’unique enfant de la fratrie, à ses deux filles, à ses proches, à ses amis. Et j’entends encore sa voix, quand nous achevions nos discussions téléphoniques : « Hasta la vista, compañero. Hasta la victoria siempre. » Combien sont pauvres et guindées nos condoléances après un tel drame.
Gabriel Xavier Culioli
PHoto : GXC/ Raphaël Salzedo