Qui détient la dette française ? Anatomie d’un risque géopolitique
La France se distingue par une part élevée de dette publique détenue par des non-résidents, autour de 55 % fin 2024, contre 30 % en moyenne dans les pays avancés du G20.
Qui détient la dette française ? Anatomie d’un risque géopolitique
La France se distingue par une part élevée de dette publique détenue par des non-résidents, autour de 55 % fin 2024, contre 30 % en moyenne dans les pays avancés du G20. Sur le marché primaire, l’Agence France Trésor (AFT) place les titres via des banques spécialisées, mais l’identité des détenteurs finaux, après échanges sur le secondaire, reste partiellement opaque. La Banque de France enquête, sans transparence exhaustive. Hors Banque de France, la part étrangère est estimée à 66 %. Les assureurs et les banques françaises détiennent chacun près de 9 %, la Banque de France environ 20 % pour le compte de la BCE.
Comparaisons internationales
Le Japon n’a qu’environ 13 % de dette détenue à l’étranger, l’Allemagne près de 47 %, la Belgique et l’Autriche dépassent 60 %. L’ouverture des marchés européens, l’absence de risque de change et un excédent d’épargne moins massif qu’ailleurs expliquent en partie la singularité française. La position extérieure nette (≈ −28% du PIB) confirme une dépendance structurelle aux financements extérieurs, à l’inverse de l’Allemagne (≈ +63 %). Ces contrastes nourrissent une perception ambiguë : certains voient la France comme vulnérable, d’autres comme une valeur sûre car toujours solvable.
Risques identifiés
En période de tension, les investisseurs étrangers peuvent se retirer plus vite que les nationaux, ce qui accroît la volatilité des taux. Le FMI associe statistiquement la part étrangère à l’instabilité des rendements. Un rapport parlementaire a aussi évoqué un risque de pression d’intérêts non alignés. La BCE observe qu’environ 7 % des dettes publiques de la zone euro sont détenues par des pays non alignés : faible, mais à surveiller.
Un signe aussi de confiance
Cette ouverture reflète aussi la crédibilité de l’émetteur : diversification des créanciers, profondeur et liquidité du marché, coût de financement moindre grâce à une demande élargie. L’AFT assume ses « roadshows » mondiaux pour élargir la base d’investisseurs et éviter la dépendance à un petit nombre d’acteurs domestiques. Aux yeux de nombreux fonds internationaux, la dette française reste un actif refuge, comparable par sa sécurité à celle de l’Allemagne, malgré des indicateurs plus fragiles.
En cas d’abaissement de la note
Une dégradation par les agences (S&P, Moody’s, Fitch) renchérirait mécaniquement le financement : prime de risque accrue, refroidissement d’investisseurs contraints par des règles prudentielles, réduction possible de la base acheteuse et sensibilité accrue aux flux internationaux. Dans un pays où la part étrangère est élevée, le signal serait amplifié : hausse durable des taux, alourdissement de la charge d’intérêts, contraintes budgétaires renforcées, et arbitrages plus douloureux entre dépenses et recettes. Effets secondaires probables : tensions sur certaines OAT longues, élargissement des spreads face à l’Allemagne, et exigence de trajectoires de finances publiques plus crédibles. À l’inverse, une communication budgétaire claire et des réformes perçues comme solides peuvent limiter la sur-réaction de marché.
Des solutions limitées
Relancer des emprunts nationaux supposerait des avantages fiscaux coûteux ; le « circuit du Trésor » est incompatible avec la libre circulation des capitaux. Orienter davantage l’épargne vers l’État assécherait le financement des entreprises et déplacerait la dépendance. La « théorie monétaire moderne » est irréaliste dans l’UE et risquée sur le plan inflationniste.
La vraie priorité
Les marges pour réduire rapidement la part étrangère sont faibles. La France, déficitaire sur sa balance courante depuis des années, reste globalement dépendante des capitaux extérieurs. Le levier déterminant est la compétitivité : produire et exporter davantage, attirer des investissements productifs, stabiliser la trajectoire budgétaire et améliorer la lisibilité des règles. En ce sens, le débat sur la dette renvoie toujours à la même question : la capacité de l’économie française à inspirer confiance durablement.
Un risque réel mais, pour l’heure, contenu
Le risque lié à la forte détention étrangère est réel mais contenu ; il coexiste avec un signal de confiance. Un abaissement de la note en augmenterait l’exposition en renchérissant la dette et en comprimant la flexibilité budgétaire. À moyen terme, c’est la restauration de la compétitivité et l’équilibre des échanges qui permettront de réduire la vulnérabilité et de maîtriser durablement le coût du financement public.
Pierre Leoni
Illustration : D.R