« Si je meurs, je viendrai vous le dire » Documentaire fascinant de Jérémy Alberti
Un regard émouvant et original sur le grand âge
« Si je meurs, je viendrai vous le dire »
Documentaire fascinant de Jérémy Alberti
« Si je meurs, je viendrai vous le dire », ces mots si pleins d’humour sont ceux de la grand-mère du cinéaste qu’il filme avec une telle simplicité, une telle spontanéité que ses images paradoxalement en deviennent brillantes, sophistiquées, remarquables en tous points. Un documentaire sur une très vieille dame, dans la quotidienneté d’un village balanin, il n’y aurait pas de quoi fouetter un chant, si on n’était pas tout d’un coup face à une œuvre profonde, sincère épurée de tous superflus.
Un regard émouvant et original sur le grand âge
« Si je meurs, je viendrai vous le dire » porte un regard émouvant et original sur le grand âge, qui est ici dignité et beauté. Le film ose en outre s’emparer d’une dimension d’où l’étrange n’est pas rejeté, mais intégré à l’ordinaire des jours. Les jeux d’ombres et de lumière orchestrés par le réalisateur participent à l’expression d’une ambiance dans laquelle prédomine les demi-tons et où un couloir parcouru d’un rai de clarté concrétise un partage entre ce qui est… et ce qui n’est plus.
Images touchantes du lever de la dame aux prises avec son train-train routinier : détour par la salle de bain, café du matin. Elle finit de se préparer pour la journée en mettant son « sonotone » comme elle le ferait de boucles d’oreille. À 95 ans elle s’occupe encore de son jardin : bêcher, écarter les feuilles mortes, brûler les mauvaises herbes… Active malgré les handicaps physiques de la vieillesse.
« On sera tous morts »
Le cimetière, son entretien, son nettoyage des tombes l’occupe d’un bout de l’année à l’autre. Le cimetière c’est un peu sa deuxième maison. Là, où elle entend blaguer, Jean-Baptiste et d’autres défunts et où elle accepte l’inéluctable fin puisqu’un jour dit-elle : « On sera tous morts ». Dans sa bouche c’est un fait, non une peur. Dans sa cour causettes instinctives avec ses sœurs et voisines ponctuées de rires qui savent se contenir.
Active toujours mêmes si… Derrière un superbe romarin aux magnifiques fleurs bleues, on l’entrevoit jardiner. Comme en arrière-plan d’un rideau prévu contre les mouches, on discerne illuminée par le soleil ou assombrie par un nuage la procession marquant la fête du village. Intermède en société : la visite au salon de coiffure parce que « ça fait du bien ! » Une obligation transformée en distraction : la confection d’une soupe aux faux pissenlits (porcelles enracinées). Ces légumes sauvages on les entend crisser sous les coups du couteau ainsi que gicler lorsque le mixeur s’emballe ? Les bruits, les sons banals de la journée le cinéaste s’emploie à en perler son récit.
Depuis l’autre monde
La grand-mère de Jérémy Alberti est à l’écoute de l ’autre monde qui vient à sa rencontre la nuit par l’intermédiaire d’un enfant qui hante ses rêves, de son mari mort il y a des décennies, de silhouettes que lui envoient de l’au-delà des signes qui peuvent provoquer, chez elle, des larmes. Amères ou douces… Et sur une aghja en solitude, la promesse de la vieille dame à son petit-fils de s’adresser, à lui, depuis l’autre monde.
Michèle Acquaviva — Pache
• À voir sur la plateforme Allindi… dans l’attente d’une projection tv !
ENTRETIEN AVEC JÉRÉMY ALBERTI, cinéaste et comédien.
Qu’est-ce qui vous a poussé à tourner de film ?
D’abord le devoir de mémoire. Je voulais sauvegarder des choses de l’univers de ma grand-mère pour mes enfants et mes petits-enfants, sa manière, par exemple, de parler le corse, qui est sa langue maternelle. Je voulais un témoignage du réel. J’ai commencé le film pendant le COVID avec une équipe réduite, mais ça les a bloqués (ma grand-mère et ses sœurs), car elles se sont trouvées face à des inconnus. Alors elles se sont apprêtées et maquillées… Je faisais fausse route puisque leur naturel n’était pas au rendez-vous. J’ai décidé de tourner seul avec un matériel très léger et de me faire oublier. Comme il fallait qu’elles s’habituent, j’ai pris du temps. Puis j’ai montré des images à un producteur qui a été d’accord pour faire un film.
D’autres motivations ?
Les questions du deuil et du rêve. À sept ans un de mes cousins est mort ce qu’on m’a caché en me disant qu’il avait disparu… Et j’ai rêvé de lui. Pour moi ce rêve était un signe qui m’encourageait à tourner avec ma grand-mère, qui a un rapport fort au rêve. Dans ses rêves à elle, il y a aussi des enfants et des personnes qui ne sont plus là. Ces rêves où l’on retrouve les siens, ces rêves dans la continuité du monde, de la vie, ça me touche beaucoup.
Quel rôle a joué votre grand-mère quand vous étiez enfant ?
Un rôle très important. Elle n’était pas volubile, mais sa transmission passait par des actes, par des silences. Très présente c’était la personne dont j’étais le plus proche ! Lorsque j’étais au village, j’étais tous les jours chez elle. Toujours rayonnante, elle était l’amour absolu. J’ai aimé la filmer avec ses sœurs, avec leurs peines, avec leurs doutes, avec leurs bons moments. Toutes étaient dans le présent ou le passé… jamais dans le futur !
A-t-il été difficile de la convaincre de se laisser filmer ?
Je lui ai parlé du projet, mais elle a eu du mal à saisir qu’il s’agissait d’un film. Je prenais des images, elle devait penser que c’était des photos et ça la faisait rire ! Après s’être vue à l’écran lors d’une projection, elle ne l’a pas mal pris. Ce qui l’a dérangée c’est d’être filmée en robe de chambre pendant une séquence… Elle est photogénique et la caméra l’aime…
Que vous a appris d’elle ce tournage ?
Pour le tournage j’ai passé, cinq ans, collé à elle… COVID oblige. J’ai découvert ainsi sa grande connexion au rêve et qu’elle vit en présence de fantômes.
Est-ce avant tout l’atmosphère dans laquelle elle baigne que vous avez voulu reflétée à l’image ?
J’avais une claire volonté de faire exister ses silences. Je refusais d’orienter le regard du spectateur. J’ai donc opté pour de longs plans séquence pour restituer sa façon d’éprouver un temps qui est à elle. Le film est un éloge à la lenteur. J’ai refusé toute idée de voix off, de musique, d’artifice pour proposer un documentaire du réel.
Le film montre les impacts de l’âge. Comment a-t-elle réagi ?
Ça ne l’a pas tant choqué. Elle souffre de DLMA ce qui gêne sa vision. Mais elle reste mobile à 95 ans et c’est l’important. En dévoilant certains détails de son quotidien, j’avais peur d’être intrusif. Ça n’a pas été le cas.
Surmonte-t-elle ses angoisses et la solitude qu’elle peut ressentir en raison de sa vieillesse ?
Elle a des angoisses qui la font pleurer la nuit. Si elle ressent une forme de solitude c’est que beaucoup de personnes qui lui étaient proches ne sont plus…
“Si je meurs, je viendrai vous le dire”, lui a-t-il fait du bien ?
Quand je lui ai parlé d’une deuxième projection publique à l’Île Rouse, c’est elle qui m’a rappelé pour que je l’emmène voir le film, en salle, au milieu du public. Ça commence à l’intéresser et elle se prend au jeu. Au montage j’ai dû supprimer une séquence tournée sur la plage de Calvi avec ses sœurs. Là, toutes étaient d’accord pour estimer qu’elles devraient sortir de chez elles plus souvent. Parce que flâner, respirer l’air du large leur faisait du bien ce que ne leur procurait pas le rituel des commissions !
Les nombreuses visites au cimetière de votre grand-mère sont-elles un moyen d’apprivoiser le mort ?
La mort elle l’a déjà apprivoisée. Elle est prête à partir. Elle arrive même à côtoyer le monde des morts de façon solaire. Au cimetière elle nettoie les tombes, les lave comme elle lave le sol après un décès. Dans le film l’eau a d’ailleurs une présence forte… L’eau et sa symbolique de marquer le passage du monde des vivants à celui des morts.
Ainsi que le titre du film l’indique votre grand-mère a beaucoup d’humour. Est-ce un soutien de choix ?
Cet humour que j’observe chez elle, je veux qu’il me nourrisse ! La coquetterie lui apporte également du soutien… Une précision dans l’intitulé : “Si je meurs, je viendrai vous le dire”, le verbe “viendrai” est au futur et non au conditionnel… Parce qu’elle est sûre et certaine qu’elle viendra !
Vos projets ?
Au théâtre je prépare une pièce de Marcu Biancarelli, “Murtoriu”. J’ai aussi un projet d’écriture sur la thématique de l’eau.
M.A-P
Photos : Jérémy Alberti