Scola Corsa relance le débat sur l’enseignement de la langue corse
« Parler plusieurs langues est une richesse et non une menace »
Scola Corsa relance le débat sur l’enseignement de la langue corse
La structure privée, née dans les années soixante-dix et rouverte à la rentrée 2021, constitue, de par son développement immersif, un atout essentiel d’enseignement et de sauvegarde de la langue corse. L’association fait, en tout cas consensus auprès de tous, élus, parents d’élèves, personnalités de la société civile, enseignants, associatifs, entreprises… Pour autant, elle est aujourd’hui menacée. D’un côté, la sécurisation de son financement par la Collectivité de Corse fait défaut. Et de l’autre, la contractualisation d’un total de onze postes, condition sine qua non pour assurer le maintien et la pérennité de la structure immersive. Un débat qui, au-delà de tout aspect purement linguistique, intègre la sphère politique et relance la question du statut de coofficialité de la langue. Lequel passe, on le sait, par l’évolution institutionnelle de l’île…
Depuis plusieurs générations, la langue corse a toujours constitué, dans l’île, une revendication majeure. Le riacquistu post Aleria bien sûr, mais bien avant encore. La Troisième République acheva le processus de « Francisation » de l’île, entamé bien avant.
L’enseignement comme leitmotiv
Au cœur de cette revendication, l’enseignement. Un constat d’autant plus important sachant qu’au début du siècle dernier, le corse se transmettait généralement dans la cellule familiale. Aujourd’hui, seuls 2 % des enfants sont en contact direct avec la langue corse en famille. C’est donc l’école [où, paradoxalement, il était jadis interdit de parler corse] qui constitue aujourd’hui, l’outil de promotion et d’enseignement le plus important. Mais là encore, et malgré d’importants moyens consentis par l’État, les résultats ne répondent pas aux attentes. Trois heures hebdomadaires sont dispensées dans les filières standard, 50 % du temps en bilingue. Mais un nouvel écueil apparaît dans le second degré : le corse n’est plus obligatoire au sortir de la classe de sixième. Et, bien souvent, les élèves issus des filières bilingues abandonnent le corse et, sans contact avec la langue, ne la pratiquent plus, oubliant jusqu’aux fondamentaux. D’où le slogan de ces dernières années, « a lingua di u pane ». Sachant que c’est du terrain qu’émane la triste réalité. La société corse n’est plus véritablement corsophone. Et c’est justement pour créer une nouvelle dynamique et dans un cadre totalement immersif que Scola Corsa a été rouverte à la rentrée 2021. Un système immersif qui a déjà fait ses preuves ailleurs…
Treize classes et cinq sites
Scola Corsa, qui existait déjà en 1971, mais fut mise en sommeil a, du reste, a intégré le réseau ESCOLIM, présent dans plusieurs régions : Pays basque (Seaska), Bretagne (Diwan), Occitanie (Calandreta), Alsace-Moselle (Zweisprachigkeit), Catalogne Nord (La Bressola). Un réseau qui regroupe plus de 180 établissements et 10 000 élèves en immersion. Aux commandes de Scola Corsa et du réseau Escolim, Ghjaseppu Turchini, enseignant en langue corse et militant culturel bien connu. En quatre ans, l’association privée Scola Corsa a fait son chemin et rassemble, aujourd’hui, 200 élèves répartis en 13 classes et cinq sites : Bastia, Biguglia, Corte, Lucciana, Sarrola Carcopino. Treize enseignants y dispensent les cours, de la TPS au Ce2, accompagnés en maternelle, d’assistante. L’école est entièrement immersive, c’est-à-dire qu’au-delà de l’enseignement, tout, de l’accueil à la garderie et la cantine s’effectue en langue corse. L’association vise 300 élèves à la prochaine rentrée, une classe supplémentaire par an et l’ouverture en collège immersif, d’ici 2028.
Un budget annuel de 150 millions d’euros
Le tout pour un budget de l’ordre de 150 millions d’euros par an (dont 70 % à charge de la CdC). D’où, un premier problème. « La sécurisation du financement de l’association n’est pas assurée, précise Ghjaseppu Turchini, c’est dans cette perspective que le Préfet de Corse a introduit un recours auprès du Tribunal administratif de Bastia, contestant la légitimité de la Collectivité de Corse dans ce domaine. Elle serait illégale. »
Lors d’une récente réunion auprès des responsables de l’association, de Rémi-François Paolini, Recteur de l’académie de Corse et de représentants de la Collectivité de Corse, qui s’est tenue en Préfecture de Région, l’éventualité d’une solution a été évoquée. « Monsieur le Préfet s’est dit prêt à reconsidérer le recours qu’il a introduit, ajoute le président de Scola Corsa, nous étudions les modalités de la subvention allouée et sa ventilation pour faire qu’avec une qualification différente, elle puisse entrer dans le cadre de la légalité et que la CdC puisse continuer à subventionner l’association afin qu’elle soit pérenne et définitivement sécurisée… »
Pour autant, le combat est loin d’être gagné du point de vue des postes attribués. Ce qui impacte également la subvention allouée par la CdC. Actuellement, onze enseignants sont employés au sein de la structure dont deux contractualisés. Six sont prévus pour la prochaine rentrée et cinq pour la rentrée 2027-2028. « Le fait de rester à six postes lors de la prochaine rentrée conditionne la légalité de la subvention allouée, poursuit Ghjaseppu Turchini, nous risquons fort de nous retrouver dans la même situation qu’aujourd’hui, avec une menace qui va peser sur l’association. Les onze postes sont nécessaires pour avoir un équilibre financier qui assure la pérennité de notre démarche. En dessous de ce quota de postes contractualisés en septembre prochain, la situation ne changera pas. On nous en accorde six, c’est insuffisant. Cinq postes, c’est peu dans le budget de l’Éducation nationale… »
Un énorme consensus
Scola Corsa est donc monté au créneau ces dernières semaines afin de faire entendre sa voix. « Le Préfet et le Recteur ont été sensibles à nos revendications, mais nous avons compris que les décisions se prennent à Paris. Nous allons faire en sorte que notre démarche soit entendue par le Premier ministre. Je rappelle que six postes ont été attribués au réseau Escolim, nous pouvons aussi avoir gain de cause. Sachant qu’avec ces contractualisations, les mairies sont tenues de verser le forfait scolaire, qui est de 600 euros par an et par élève. Cela, ajouté à d’autres rentrées, ferait diminuer de deux tiers la subvention de la Collectivité, qui alors, rentrerait dans la légalité… sachant qu’ailleurs, les subventions publiques représentent 70 % comme en Corse, mais ils ont plusieurs institutions publiques alors que nous avons la Collectivité unique et cela leur sert d’argument… »
Dans ce bras de fer, Scola Corsa peut compter sur le soutien de tous, notamment du Recteur de l’académie de Corse. « Il est favorable à une contractualisation généralisée pour sécuriser ce dossier, assure le responsable de l’association, il est important pour nous que l’Académie porte la même voix que l’ensemble de la société corse... »
Vers un statut de coofficialité ?
L’association draine, en effet, dans son sillage, 8500 signatures de personnes plus ou moins connues, institutions, syndicats, associations, 400 entreprises, près de 150 mairies sans compter le chanteur Francis Cabrel, sensible au développement des langues régionales. Et, pour finir, une courte, mais très significative allocution de soutien de Petru Santu Guelfucci, la semaine dernière à Marseille lors du concert Mezu Mezu. Une volonté collective qui pourrait aboutir en faveur de l’enseignement immersif qui représente, en Corse près de 2000 élèves si l’on tient compte des 95 classes du secteur public. Par ailleurs, le plan « Lingua 2030 » prôné par Rémi-François Paolini, recteur de l’Académie de Corse constitue un atout important pour le développement de la langue corse.
« Parler plusieurs langues est une richesse et non une menace »
« L’enseignement immersif est le seul modèle, dans une société qui n’est plus corsophone, pour favoriser la pratique de la langue, reprend Ghjaseppu Turchini, l’État le sait pertinemment puisque, à l’étranger, toutes ses écoles sont immersives… Dans le privé comme dans le public, l’enseignement immersif doit être définitivement reconnu. »
Enfin, le débat de Scola Corsa se joue également dans la sphère politique puisqu’il touche, forcément à l’évolution institutionnelle de l’île et au sempiternel statut de coofficialité de la langue, dans une Corse autonome. Rappelons, à cet effet, que le Conseil Constitutionnel considère les formes immersives comme illégales. Au-delà de 50 % du bilinguisme, l’enseignement est toléré dans un format intitulé l’expérimentation. « Si l’on veut généraliser l’enseignement immersif et avoir un statut de coofficialité de la langue, cela passe par de nouvelles compétences attribuées à la CdC. On ne peut pas concevoir, conclut le président de Scola Corsa, à l’heure où l’on parle d’autonomie, qu’il n’y ait un statut pour la langue. Parler plusieurs langues est une richesse et non une menace… »
Une nouvelle réunion devrait se tenir en Préfecture de Région ce vendredi. Avant une grande manifestation, ce samedi à Bastia…
Philippe Peraut
crédit photo : Scola Corsa