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Bilan 2025 de la criminalité en Corse

Une violence structurelle qui résiste aux statistiques générales

Bilan 2025 de la criminalité en Corse : une violence structurelle qui résiste aux statistiques générales



Tandis que le parquet anti criminalité (PNACO) se met en place au niveau national annonçant celui de Bastia, le bilan de la criminalité en Corse pour l’année 2025 confirme une singularité inquiétante : l’île demeure, rapportée à sa population, la région la plus violente de France métropolitaine. Si certains indicateurs de délinquance générale marquent une relative stabilité, voire un léger recul, les violences graves, les homicides et les trafics structurés continuent de dessiner un paysage criminel dominé par le crime organisé.

Une criminalité marquée par l’emprise du crime organisé

La criminalité corse se distingue moins par le volume global des infractions que par leur nature. L’existence d’une mafia endogène, structurée autour de clans anciens et de réseaux économiques, continue de peser sur la vie publique. Les groupes issus de la Brise de Mer ou du Petit Bar ont imposé un modèle fondé sur le contrôle territorial, l’intimidation et l’infiltration de secteurs légaux, notamment les marchés publics, le BTP et le tourisme. En 2025, cette logique s’est traduite par une poursuite des règlements de comptes et des assassinats ciblés, parfois commis en pleine journée.

Homicides : un niveau toujours exceptionnellement élevé

Au 17 novembre 2025, la Corse comptabilisait 11 homicides et 7 tentatives d’homicide. Ces chiffres, susceptibles d’évoluer avec les qualifications judiciaires définitives, s’inscrivent dans une tendance lourde. Sur la période 2016-2025, le nombre annuel d’homicides oscille entre 15 et 28 faits, avec une moyenne très supérieure à celle observée sur le continent. Rapporté à une population d’environ 360 000 habitants, le taux atteint entre 2,5 et 3 homicides pour 100 000 habitants, un record national.
Plusieurs affaires ont marqué l’année. En février 2025, Chloé Aldrovandi, étudiante de 18 ans, est tuée par erreur à Ponte-Leccia lors d’un épisode lié à des rivalités criminelles, une enquête confiée à la JIRS de Marseille. Le 17 mars, Pierre Alessandri, syndicaliste agricole, est abattu sur sa ferme à Sarrola-Carcopino. Le 24 octobre, Romain Santini est assassiné devant son entreprise à Borgo, puis le 6 novembre, Youssif el Assioui est tué à Ghisonaccia sous les yeux de son fils. Ces crimes illustrent une violence spectaculaire, assumée, et destinée autant à éliminer qu’à envoyer des messages.

Délinquance générale : baisse relative, mais contrastée

En Corse-du-Sud, les chiffres du premier semestre 2025 font apparaître une baisse globale de la délinquance enregistrée, avec 2 591 faits contre 2 949 en 2023 à période comparable. Le taux d’atteintes aux biens reste nettement inférieur à la moyenne nationale. Les cambriolages reculent sensiblement, tout comme certains vols. Sur l’année pleine, le département se situe parmi les moins exposés de France pour les délits de masse.
En Haute-Corse, les données disponibles suggèrent une stabilité autour des niveaux observés en 2024, avec un taux plus élevé qu’en Corse-du-Sud, mais sans explosion des faits déclarés. Cette relative accalmie statistique masque toutefois une réalité plus inquiétante dès lors que l’on observe les violences contre les personnes.

Violences intrafamiliales, sexuelles et sur mineurs : une alerte sociale

Le premier semestre 2025 est marqué par une hausse préoccupante des violences sexuelles, intrafamiliales et des atteintes sur mineurs, notamment en Corse-du-Sud. Les violences sexuelles progressent de plus de 25 %, les violences intrafamiliales de plus de 12 %, et les violences sur mineurs de près de 40 %. Les données issues des plaintes ne reflètent qu’imparfaitement la réalité, les estimations faisant état de plus d’un millier de victimes potentielles par an à l’échelle de l’île. Ces chiffres soulignent une crise silencieuse, moins visible que les homicides, mais socialement dévastatrice.

Stupéfiants et armes : une intensification nette

Les trafics de stupéfiants connaissent en 2025 une progression spectaculaire. En Corse-du-Sud, les infractions liées aux stupéfiants augmentent de plus de 30 % au premier semestre. Les saisies de cannabis et surtout de cocaïne atteignent des niveaux records, révélant une structuration accrue des filières et une connexion renforcée avec les réseaux continentaux et internationaux. Parallèlement, les infractions liées aux armes progressent, avec une augmentation du port et de la détention illégale, confirmant la centralité de la violence armée dans les rapports criminels.

Mobilisation citoyenne et réponse institutionnelle

Face à cette situation, la société civile tente de s’organiser. La Coordination antimafia corse, créée à l’automne 2025, a rassemblé plusieurs milliers de personnes à Ajaccio sous le slogan « Assassini, maffiosi fora ». Sur le plan judiciaire, l’annonce de la création d’un pôle anti grande criminalité à Bastia constitue un signal fort, mais les retards liés au manque de moyens et de candidatures interrogent la capacité de l’État à répondre à la hauteur des enjeux.

Corse et Sardaigne : deux trajectoires criminelles opposées

La comparaison avec la Sardaigne met en lumière la singularité corse. Malgré une population quatre fois supérieure, l’île italienne affiche un taux d’homicides nettement plus faible et une criminalité quotidienne modérée. L’absence d’une mafia autochtone structurée, malgré des infiltrations ponctuelles de groupes extérieurs, explique en grande partie cet écart. Là où la Corse concentre sa violence dans des actes organisés et symboliques, la Sardaigne présente un profil plus fragmenté et moins spectaculaire.

Comparaison avec la Sicile et la Calabre : des mafias puissantes, mais une violence plus diffuse

La mise en perspective avec la Sicile et la Calabre permet de mieux saisir la spécificité corse. Ces deux territoires sont historiquement associés à des organisations criminelles parmi les plus puissantes d’Europe, respectivement la Cosa Nostra et la » Ndrangheta. Pourtant, en 2024-2025, leurs niveaux de violence homicide apparaissent plus contenus que ceux observés en Corse, rapportés à la population.
En Sicile, les homicides ont fortement diminué depuis les années 1990. La Cosa Nostra, affaiblie par les grandes opérations judiciaires et la stratégie de décapitation de l’État italien, privilégie désormais la discrétion, l’infiltration économique et la corruption plutôt que la violence ostentatoire. Les assassinats existent encore, mais ils sont rares, ciblés et généralement invisibles pour l’opinion publique. Le taux d’homicides sicilien se situe autour de la moyenne italienne, très inférieure aux niveaux corses.
La Calabre présente un paradoxe comparable. La » Ndrangheta est aujourd’hui considérée comme l’organisation criminelle la plus riche et la plus internationalisée d’Europe, au cœur du narcotrafic mondial. Pourtant, la violence armée y est devenue plus sélective. Les homicides restent liés à des conflits internes ou familiaux, mais leur fréquence demeure limitée. La priorité est donnée à la stabilité territoriale, indispensable au bon fonctionnement des flux financiers et logistiques.
À l’inverse, la Corse se caractérise par une persistance de la violence visible. Les assassinats y jouent encore un rôle central de régulation, d’intimidation et d’affirmation de pouvoir. Cette différence tient à plusieurs facteurs : la fragmentation des clans, l’absence d’une hiérarchie criminelle unifiée comparable aux structures siciliennes ou calabraises, et une relation plus directe entre violence et contrôle local.
Ainsi, là où la Sicile et la Calabre ont vu leurs mafias évoluer vers des formes de criminalité plus silencieuses et économiquement rationnelles, la Corse demeure marquée par une conflictualité armée élevée. Ce contraste souligne que la dangerosité d’un système mafieux ne se mesure pas uniquement à sa puissance financière, mais aussi à son rapport à la violence et à l’espace public.

Une violence enracinée dans l’histoire et l’économie

Le bilan 2025 confirme que la criminalité corse ne peut être analysée comme une simple accumulation de faits divers. Elle s’inscrit dans une histoire longue, mêlant clans, contrôle économique et rapports ambigus avec le politique. Tant que les commanditaires resteront difficilement atteignables et que l’économie légale demeurera perméable aux capitaux criminels, la baisse des délits de masse ne suffira pas à enrayer une violence qui reste, structurellement, au cœur de la société insulaire.


GXC
illustrations : D.R
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