Bastia : la mère de toutes les batailles
Pour Gilles Simeoni et ses partisans, conserver Bastia est vital.
Bastia : la mère de toutes les batailles
Pour Gilles Simeoni et ses partisans, conserver Bastia est vital. Perdre Bastia serait le signe d’un déclin. La perte de Bastia ferait entrer l’autonomisme siméoniste dans une spirale descendante qui, dans les prochains mois, compromettrait la marche vers l’autonomie Beauvau et entraînerait très probablement Gilles Simeoni et ses partisans vers une défaite aux élections territoriales de 2028.
La tension monte entre les siméonistes et la coalition Uniti
À moins de deux mois des élections municipales, la tension monte à Bastia entre les siméonistes et la coalition Uniti conduite par Julien Morganti. D’évidence, cette liste représente, pour Gilles Simeoni, ses partisans Inseme Per a Corsica-Femu a Corsica et leurs derniers alliés socialistes, libéraux et écologistes, le véritable danger.
Les premiers échanges de tirs ont indiqué que la bataille serait rude. Le jour qui précédait le rassemblement de lancement de campagne de Gilles Simeoni, Uniti a tiré le premier selon trois salves.
D’abord en soulignant que l’éviction de Pierre Savelli, maire sortant, et la candidature de Gilles Simeoni, signifiaient un aveu implicite d’échec : « Bastia est devenue un pôle secondaire de sa propre agglomération. Une ville déclassée, en perte de vitesse et un mécontentement très largement partagé par la population, les socioprofessionnels et… par l’équipe sortante ! Sinon, comment expliquer l’éviction brutale du maire sortant, remplacé par Gilles Simeoni ? »
Ensuite en demandant, au nom de l’éthique, de la loyauté et de l’équité, que Gilles Simeoni démissionne de son poste de président du Conseil exécutif : « Sa véritable force, réside dans le cumul de pouvoirs et de moyens considérables - emplois, logements, marchés publics - qui dans une petite région comme la Corse faussent la compétition démocratique. Aujourd’hui ce cumul comprend : la présidence de l’exécutif corse, la présidence de la Chambre des territoires, la présidence des Chemins de fer de la Corse, la présidence de l’Office foncier, la présidence du Parc marin et, depuis le 1er janvier, la présidence de la CCI de Corse [...] On ne peut pas se présenter loyalement à la mairie de Bastia en conservant autant de responsabilités […] Nous demandons donc solennellement à Gilles Simeoni de démissionner de ses fonctions d’élu territorial afin de garantir une élection équitable. » Enfin, en sous-entendant très fort que Gilles Simeoni envisage d’être, s’il est élu, au four et au moulin et donc un maire à temps partiel « Qu’il démissionne immédiatement s’il veut être un maire à temps plein […] Bastia mérite un projet clair, une vision partagée et une gouvernance entièrement consacrée à l’intérêt municipal. »
La riposte est venue le lendemain, depuis le quai des pêcheurs du Vieux-Port. Devant un parterre d’environ 250 à 300 partisans et alliés (dont de nombreux élus et cadres Femu à Corsica venus de toute l’île) - en répondant aux propos d’Uniti dénonçant le déclin du commerce dans le centre-ville : « Si le commerce de centre-ville souffre partout en France, Bastia présente une singularité : les solutions existent, mais ne sont pas mises en œuvre » - Gilles Simeoni a tiré à boulets rouges en concentrant son tir, par allusion, sur un des principaux membres d’Uniti, le chef d’entreprise Sylvain Fanti : « Nous, on défend les commerces en ville. En face, il y a Uniti per Burger King et ceux qui soutiennent les boulangers venus de chez Paul. » C’est clair, durant deux mois, des deux côtés on frappera fort et on rendra coup pour coup.
L’enjeu est de taille
Les premiers échanges de tirs indiquent donc que la bataille sera rude. Ce qui est logique, car l’enjeu est de taille. Gilles Simeoni et Uniti ont conscience que Bastia sera la mère de toutes les batailles municipales. Cela crève d’ailleurs les yeux. La conquête de Bastia en mars 2014 a représenté le début de la domination électorale de l’autonomisme siméoniste. Elle a permis de valider les choix politiques de cette mouvance (modération du discours et des revendications, alliances au-delà du nationalisme, et ce même avec d’anciens antinationalistes notoires). Elle a aussi déterminé les conditions psychologiques (dynamique, croyance en la gagne, incitation à aller au secours de la victoire) qui a favorisé les futures victoires de ladite mouvance. Par conséquent, si pour Uniti la victoire est un objectif à atteindre, pour Gilles Simeoni et ses partisans, conserver Bastia est vital.
Perdre la ville serait le signe d’un déclin. D’autant que cela s’ajouterait à un revers qui a représenté un avertissement : en juillet 2024, la défaite de Jean-Félix Acquaviva, député sortant, dans la deuxième circonscription de la Haute-Corse.
La perte de Bastia ferait entrer l’autonomisme siméoniste dans une spirale descendante qui, dans les prochains mois, compromettrait la marche vers l’autonomie Beauvau et entraînerait très probablement Gilles Simeoni et ses partisans vers une défaite aux élections territoriales de 2028. Cette perception de l’enjeu, a d’ailleurs conduit Gilles Simeoni à jouer de l’alarmisme se voulant mobilisateur : « Certaines listes d’oppositions ont fait le choix me semble-t-il et je le regrette, d’aller en permanence vers un niveau sur la forme et le fond de mise en causes personnelles, de polémiques infondées, de critiques dérisoires et d’outrance, qui n’est pas celui que la situation actuelle requière. Nos adversaires ont pour seul point commun de vouloir détruire ce que nous avons construit. »
Puis Gilles Simeoni est passé à l’usage du paradoxe. D’abord, il a encensé la personne et le bilan du maire que lui et ses partisans ont évincé : « À Pierre Savelli, le maire, le militant et l’ami, le choix que nous avons fait ensemble mais aussi avec les autres élus, n’a pas été un choix facile et n’est pas un choix de confort. C’est un choix fondamentalement politique que nous avons fait en notre âme et conscience dans le respect absolu de la confiance et du mandat qui nous ont été témoignés par les électeurs, dans le respect absolu de nos engagements communs et parce qu’il nous a paru être le meilleur pour garantir la poursuite de la trajectoire choisie initialement pour Bastia et pour la Corse. Je veux avant tout rendre hommage au maire pour le travail accompli, pour l’engagement constant au service des Bastiais et pour son honnêteté scrupuleuse dans une ville et un pays qui en ont besoin. » Ensuite, il a affiché un enjeu territorial tout en jurant voulant être tout à Bastia et aux Bastiais : « Tout ne dépend pas de la de la logique municipale, mais si nous avons choisi d’être ici, au-delà du bilan et de la fidélité à ce que nous sommes et à ce que nous avons fait ensemble, c’est parce que ce qui va se passer à Bastia concerne d’abord Bastia, mais ce qui va s’y passer concerne aussi l’ensemble des communes alentours et la Corse tout entière. Parce qu’ici tout a commencé il y a onze ans, je vous propose qu’à partir d’ici tout continue et tout recommence. » […] Le mandat n’a jamais été une fin en soi, c’est avant tout un honneur et il se respecte à chaque instant. Si les Bastiais et les Bastiaises me font confiance, j’exercerai le mandat de maire. En attendant, j’ai dit que je continuais pour l’instant d’être président du Conseil Exécutif dans le cadre de mon mandat et de mon combat avec des échéances importantes comme celle de l’autonomie en avril prochain. J’ai trois chantiers majeurs qui peuvent être conclus d’ici 2028 : l’autonomie, réussir le rattachement de l’établissement public et achever la réorganisation de la Collectivité de Corse pour qu’elle devienne l’institution majeure que les corses attendent. » L’issue de la bataille de Bastia, relance de l’autonomisme siméoniste ou amorce d’un déclin ? Dans moins de deux mois, on saura.
Pierre Corsi
Photo : D.R