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La bonne fée Électricité pourrait devenir une Carabosse

Dans les années futures, sur notre île, la bonne fée Électricité pourrait devenir une fée Carabosse. Plusieurs facteurs incitent à le craindre.

La bonne fée Électricité pourrait devenir une Carabosse



L’absence de publication par l’État de la publication de la révision de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), engendre une inaction et un temps qui passe générateurs d’inquiétude, car la PPE fixe des objectifs prioritaires concernant la production et la consommation d’électricité sur le territoire corse.


Dans les années futures, sur notre île, la bonne fée Électricité pourrait devenir une fée Carabosse. Plusieurs facteurs incitent à le craindre. La Corse va probablement devoir faire face à un doublement de la demande d’électricité d’ici 2035, du fait notamment : de la croissance de la population (+ 5000 arrivants/an) et de l’activité économique ; de l’interdiction de l’installation de chaudières au fioul (depuis juillet 2022) ; de l’incitation à passer de l’usage du gaz naturel à celui de l’électricité (TVA appliquée à l’installation de chaudières à gaz portée de 10 % à 20 % depuis l’an passé) ; de l’interdiction quasi totale des véhicules neufs à moteur thermique (dès le 1er janvier 2035) ; du réchauffement climatique poussant à la climatisation des espaces publics et privés ; de l’alimentation électrique à quai des navires (dès le 1er janvier 2030).
La Corse restera, au moins encore de nombreuses années, en situation de dépendance énergétique et de soumission à un risque non négligeable de fragilité d’approvisionnement : l’île est une zone non interconnectée (ZNI), c’est-à-dire non connectée au réseau d’électricité hexagonal ; la fourniture d’électricité de l’île sera en partie dépendante de l’Italie continentale (câble SACOI, liaison Corse-Sardaigne-Italie) et de la Sardaigne (câble SARCO — liaison Sardaigne-Corse) ; le recours à un agrocarburant issu du colza dont l’utilisation est prévue pour les moteurs de la centrale électrique de Lucciana déjà en service et de la centrale électrique du Ricantu en cours de construction à Aiacciu (unité de production qui remplacera la centrale du Vazziu), maintiendra la Corse dans la dépendance, car ce combustible sera importé. La Corse, si d’importants investissements de modernisation ne sont pas réalisés, pourrait subir des coupures d’alimentation de plus en plus fréquentes (accidentelles pour cause de surchauffe ou provoquées pour éviter lesdites surchauffes) du fait du transport de quantités d’électricité toujours plus importantes sur un réseau de distribution vieillissant et sous-dimensionné.
Par ailleurs, outre avec tout cela, la Corses devra compter avec un risque tarifaire. En effet, il n’est pas à exclure une augmentation considérable de la facture propre à la Corse pour les particuliers, les entreprises et les organismes publics, si l’on prend en compte les deux considérants suivants : le prix de revient insulaire de la fourniture d’électricité qui est déjà très élevé (330 €/MWh contre 90 €/MWh dans l’Hexagone), passera à 400 €/MWh si recours à l’agrocarburant pour alimenter les centrales de Lucciana et du Ricantu ; le mécanisme de compensation permettant au consommateur corse d’être assujetti au même tarif que le consommateur hexagonal pourrait être remis en cause. Mais revenons aux problématiques d’augmentation de la demande, de dépendance et de modernisation des réseaux.

Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Quèsaco ?


Il existe un outil institutionnel pour traiter ces problématiques : la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Quèsaco ? Il s’agit de l’élaboration et la validation par l’État et la Collectivité de Corse d’un document stratégique dans lequel figurent, dans le cadre d’un agenda décennal, des objectifs prioritaires concernant la production et la consommation d’électricité sur le territoire corse (transition énergétique, indépendance énergétique, énergies renouvelables [EnR], sécurité d’approvisionnement, maîtrise de la consommation). L’actuelle PPE concerne la période 2018-2028.
Trois objectifs majeurs ont été retenus. Primo : réduire la consommation d’énergie (rénovation énergétique de bâtiments et de logements, modernisation de l’éclairage public, sobriété énergétique des entreprises). Deuxio : accroître la production d’énergie renouvelable (solaire photovoltaïque, solaire thermodynamique, petite hydroélectricité, biomasse et bois-énergie, éolien). Tertio : sécuriser l’approvisionnement énergétique (construction de la centrale du Ricantu, modernisation des installations existantes, développement du stockage électrique, renforcement des liaisons SACOI et SARCO).
Comme le veut la loi (qui prévoit une revoyure au bout de cinq ans), une révision de l’actuelle PPE a été adoptée par l’Assemblée de Corse en mars 2023. Cette révision a affiné les objectifs initiaux, notamment en matière de financement, de sécurisation de l’approvisionnement, de développement des énergies renouvelables (EnR) et de maîtrise de la consommation et de la production : validation d’un investissement de près de 4,4 milliards d’euros sur la période 2020-2028 ; construction de la centrale du Ricantu (chantier en cours) ; alimentation des centrales de Lucciana et du Ricantu avec un agrocarburant issu de la culture de colza (agrocarburant pouvant être produit en grande quantité en Europe, d’un coût d’achat comparable à celui du gaz naturel) ; développement du recours à l’hydrogène ; fermeture de la centrale du Vazziu ; fin du GPL ; conversion aux énergies décarbonées ; essor des EnR ; déploiement de bornes pour véhicules électriques ; réseau de distribution intelligent ; maîtrise de la consommation (rénovation globale et performante de l’éclairage public, de logements sociaux, d’établissements scolaires et de maisons de santé, sortie des concessions de gaz de ville à Bastia et Aiacciu) ; taux d’autonomie énergétique porté à 30 % ; aller vers l’autonomie énergétique à l’horizon 2050 par un changement de modèle. Lors du débat à l’Assemblée de Corse, les opposants (groupes Avanzemu-Partitu di a Nazione Corsa, Core In Fronte, Soffiu Novu, ainsi que Josepha Giacometti-Piredda) ont fait part de leur scepticisme concernant le réalisme des objectifs et contesté certains choix. Cependant, lors du vote, ils ont opté pour l’abstention.

Le risque grandit avec l’inaction et le temps qui passe


Le problème est qu’à ce jour, soit trois ans après le vote de l’Assemblée de Corse, la révision de la PPE n’a pas encore été validée par l’État. Lors de sa venue en Corse en mars 2025, alors ministre auprès du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chargé de l’industrie et de l’énergie, Marc Ferracci a certes assuré que cela serait fait. Mi-juillet 2025, ayant constaté que rien n’avait été fait, Xavier Lacombe, alors député, a déposé une question écrite (question écrite n° 8518 : Absence de PPE révisée pour la Corse sur la période 2023-2028/publication de la question au Journal officiel du 15 juillet 2025, page 6208) pour attirer l’attention sur l’absence de publication d’une programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) actualisée pour la Corse « pourtant obligatoire en vertu de l’article L. 141-5 du code de l’énergie ».
Dans le libellé, le parlementaire a par ailleurs part : du fait que l’absence de publication « a fait s’installer un fond d’inquiétude chez les acteurs locaux, alors que la PPE est l’outil de pilotage essentiel de la transition énergétique pour l’île » ; de sa conviction que « l’élaboration d’une feuille de route claire et ambitieuse devrait donc être facilitée » ; du constat que « la production électrique de l’île reste très carbonée (595 g CO2/kWh, soit plus de huit fois la moyenne nationale) et coûteuse, via une contribution au service public de l’électricité (CSPE) déjà estimée à 360 millions d’euros par an et susceptible d’atteindre 500 millions d’euros prochainement » ; d’une demande électrique qui « progresse rapidement, sous l’effet de l’électrification, de la forte croissance démographique et de l’activité économique et touristique » ; d’une volonté des collectivités, entreprises et porteurs de projets corses d’accélérer la transition énergétique qui est freinée par l’absence de PPE et donc de cadre clair. Aujourd’hui, soit neuf mois plus tard, pas de publication ! Le risque que la bonne fée Électricité devienne une fée Carabosse grandit avec l’inaction et le temps qui passe.
Ce risque a d’ailleurs été mis en exergue et expliqué dans un ouvrage récemment paru qui, outre le souligner, énonce de nombreuses solutions de nature à le conjurer (Guironnet, G. [2025]. Énergie et prospérité, Un éléphant dans le salon.) L’auteur y développe et y montre notamment que chez nous et ailleurs « les énergies renouvelables, véritables biens communs, peuvent créer de la richesse partagée, et ainsi participer à la fois au recul de la pauvreté et à la lutte contre le réchauffement du climat. »

JPB
illustration : jdc
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