Les non-dits de l’Union di i Patriotti
Le Rassemblement national est confronté en Corse à une équation singulière.
Les non-dits de l’Union di i Patriotti
Le Rassemblement national est confronté en Corse à une équation singulière. L’île vote massivement pour lui lors des scrutins présidentiels, souvent en tête dans plusieurs communes, mais ce soutien ne se transforme ni en percée durable aux législatives ni en implantation municipale solide. Ce décalage met en lumière une contradiction stratégique : comment un parti capable de capter un vote d’adhésion nationale élevé échoue-t-il à structurer une présence locale cohérente ? Et surtout, cette difficulté explique-t-elle la formation récente de l’Unione di i Patriotti ?
Héritage centralisateur et continuité doctrinale
Depuis sa fondation en 1972 sous le nom de Front national, ce parti s’est inscrit dans une matrice centralisatrice affirmée qui, selon la nomenclature établie en 1954 par René Rémond, la situerait avec des nuances sous l’étiquette droite national-populiste à dominante bonapartiste. Sous Jean-Marie Le Pen, l’unité de la République constituait un principe intangible. Toute revendication d’autonomie régionale était interprétée comme une menace séparatiste pour la souveraineté nationale. Cette prise de position lui a d’ailleurs valu d’être à plusieurs reprises empêché de tenir meeting en Corse par des militants nationalistes, alors même qu’une partie de cet électorat votait indubitablement pour lui aux présidentielles. La transformation en Rassemblement national en 2018, après la prise de direction par Marine Le Pen en 2011, n’a pas modifié cette architecture. La stratégie de normalisation a adouci la forme, pas le fond. Le RN refuse toute évolution vers un modèle fédéral, s’oppose à l’attribution d’un pouvoir législatif aux régions et rejette les statuts d’autonomie renforcée. Il a même tenu à distance les groupuscules identitaires régionaux susceptibles d’empiéter sur son propre espace politique. Lors des débats parlementaires sur l’organisation territoriale, ses élus ont confirmé cette ligne. Le parti distingue une décentralisation administrative et l’autonomie politique. La première peut être tolérée sous contrôle étroit de l’État. La seconde est rejetée car perçue comme une fragmentation de la souveraineté nationale. Et il y a de fortes chances que si d’aventure le projet de constitutionnalisation de l’autonomie de la Corse arrivait devant le Parlement, les élus RN voteraient contre.
Décentralisation encadrée et primauté de l’État
Le RN critique le « millefeuille territorial » et les grandes régions issues de la réforme de 2015. Il privilégie le couple commune-département, jugé plus proche du terrain. Mais cette orientation ne constitue pas un pas vers l’autonomie régionale. Elle vise au contraire à simplifier et à recentraliser l’autorité autour d’un État fort.
Dans sa doctrine, la souveraineté ne se délègue pas. Les régions ne sont pas des entités politiques mais des collectivités administratives. En Corse, cela se traduit par un refus constant de la co-officialité linguistique, du statut de résident ou de toute capacité normative propre. Les positions officielles sont claires, répétées et cohérentes. Elles ne traduisent aucune conversion à l’autonomie.
Le paradoxe électoral corse
C’est dans ce cadre que surgit la contradiction. Aux présidentielles, le RN engrange des scores élevés. L’électeur corse y exprime un vote national, centré sur les thèmes de souveraineté, d’autorité et de rejet de l’immigration. Mais comme dit précédemment ce vote ne se transpose pas mécaniquement aux législatives ni aux municipales. Cette dissociation révèle une absence de maillage territorial et une difficulté d’incarnation locale. Elle souligne aussi la tension entre une ligne nationale centralisatrice et un espace politique insulaire structuré par la question institutionnelle.
Unione di i Patriotti : une convergence d’opportunismes
C’est dans cette faille que s’inscrit l’Unione di i Patriotti. Il serait réducteur d’y voir l’expression d’une inflexion doctrinale. L’alliance relève d’abord de deux opportunismes convergents. D’un côté, a Mossa Palatina, incarnée par le sémillant Nicolas Battini, plafonne à des scores électoraux insuffisants pour réellement peser sur la situation insulaire et peine à faire émerger une génération de cadres capables d’incarner le mouvement aux quatre coins de l’île. Son audience idéologique existe, mais elle ne s’est pas traduite pour l’instant en capacité institutionnelle. Il lui manquait une structure nationale et une dynamique électorale plus large. De l’autre, le RN en Corse était handicapé par la réputation caméléonesque de son responsable et, là encore, par l’absence de lieutenants capables d’incarner des ambitions locales. Le parti dispose d’un électorat, non d’une organisation enracinée.
Nicolas Battini a compris depuis des années que la conjoncture allait être favorable à son courant populiste. La droitisation d’une partie de la scène politique occidentale dopée par le trumpisme, la montée des discours souverainistes et la centralité du thème migratoire ont créé un climat propice à son école d’idées. La locomotive idéologique de cette convergence tient en deux ressorts puissants : le rejet des supposées élites et celui de l’immigration musulmane. C’est sur ce plus petit dénominateur commun que l’alliance s’est construite, avec en ligne de mire les prochaines territoriales. Il ne s’agit pas d’un accord programmatique sur l’autonomie mais d’une tentative de transformer un courant populiste protestataire en levier institutionnel.
Une contradiction stratégique intacte
Les positions officielles du RN sur l’autonomie n’ont pas changé. Aucun texte ne prévoit une évolution constitutionnelle spécifique pour la Corse. Aucune reconnaissance d’un pouvoir législatif territorial n’est inscrite dans son corpus. On peut donc légitimement se demander si cette alliance vise à résoudre la contradiction d’une Corse qui vote massivement RN à la présidentielle sans lui offrir de relais municipaux et territoriaux ? Tout porte à croire que oui. Mais cette tentative demeure sous contrainte. Toute inflexion explicite vers l’autonomie fragiliserait la cohérence nationale du RN. À l’approche d’échéances majeures, ce parti ne peut se permettre une rupture doctrinale aussi fondamentale. On peut en conclure que le thème de l’autonomie vise pour a Mossa à récupérer des voix nationalistes et puiser dans le RN local de nouvelles forces militantes et ainsi devenir le parti dominant de la droite populiste.
Municipales à Ajaccio et Bastia : un test décisif
Les municipales à Ajaccio et Bastia constitueront vraisemblablement le véritable baromètre. Si l’alliance permet une progression significative, si elle offre au RN et à ses partenaires une implantation durable, la contradiction électorale pourra sembler en voie de résorption sans modification de la ligne nationale. En revanche, si les scores restent marginaux, l’opération apparaîtra comme une tentative conjoncturelle sans effet structurant. Le RN devra alors choisir entre accepter durablement son déficit d’implantation locale ou reconsidérer, à plus long terme, sa stratégie insulaire.
Une alliance au conditionnel
L’Unione di i Patriotti ne traduit pas une conversion du RN à l’autonomie quel que soit l’intérêt supposé de Jordan Bardella et de Marine Le Pen pour l’affirmation des cultures « régionales ». Elle matérialise la rencontre de deux fragilités et de deux ambitions. La doctrine centralisatrice du RN demeure intacte. Ajoutons-y l’image fantasmée d’une Corse virilisée à l’extrême dans l’histoire française avec ses soldats coloniaux, ses empereurs qui ont donné à la France une partie de sa grandeur. La Corse est une terre fondamentalement de droite et a souvent été aux avant-postes d’un courant réactionnaire : Ajaccio, ville mussolinienne en 1936, premier département pour l’implantation de la Légion pétainiste, accueil des putschistes en 1961, vote négatif pour l’indépendance algérienne, etc. Nicolas Battini en a fait l’analyse pertinente et parie moins sur le scrutin municipal que sur celui des territoriales. Le verdict d’Ajaccio et de Bastia dira si cette stratégie ouvre un cycle nouveau ou si elle confirme les limites structurelles et paradoxales d’une société insulaire qui, en Corse, n’hésite pas à mélanger deux nationalismes quitte à perdre en cohérence et en lisibilité.
GXC
illustration : D.R