Chroniques d’Octave, natif de l’Île aux Oiseaux
Conte d’hiver / La maison dans la lande
Chroniques d’Octave, natif de l’Île aux Oiseaux
Conte d’hiver
La maison dans la lande
Octave était au coin du feu, dans sa maison massive, en limite de la lande et des hautes terres. De là, il voyait la mer, mais en était éloigné et protégé. Les agressions venaient toujours de la mer.
Il se sentait en sécurité entre ces murs de pierre épais, dont la matière venait de la nuit des temps. Au-dehors, le vent soufflait sur les terres et la folie des hommes se déchaînait.
Il avait besoin de cette paix, celle des roseaux et des marécages, aussi, plus loin sur la lande. Les espèces y pullulaient dans un équilibre naturel et immémorial. Il se sentait bien dans cet environnement sur lequel le temps ne semblait pas avoir de prise.
La paix du feu
Le feu brûlait dans l’âtre ; les charbons rougeoyaient comme en une vision de l’éternité. Le temps était suspendu dans cette simplicité des choses.
Il n’aurait pas supporté, en ces moments, une autre présence humaine : seule cette solitude lui permettait de communier avec les éléments et, sans doute, avec le Créateur.
Une lampe à pétrole diffusait sa lumière orangée, qui ajoutait à l’atmosphère apaisante des lieux. La maison n’était pas très grande et pourtant cet espace emplissait toute son âme, parce qu’il faisait corps avec le « Grand Tout » en ces lieux.
La grande pièce avait deux fenêtres qui donnaient sur l’océan. Elles lui permettaient de voir, la nuit, les feux des navires qui se dirigeaient vers le Nouveau Monde. Le jour, ces mouvements étaient moins stimulants pour le rêve, sauf quand la brume était forte et donnait des visions cotonneuses de ces monstres des eaux.
Il aimait se sentir l’observateur de ces flux commerciaux ou guerriers, sans être vu, depuis son point d’observation, souvent battu par la pluie et les vents. Il était sur la terre ferme, protégé des éléments par ces murs épais, son feu de bois et l’énergie de cette terre rebelle qui montait jusqu’à lui.
Il était le monde, il situait le monde ; tout se mouvait, se déroulait par rapport à son centre. Il était bien.
La maison autonome
Par une porte étroite, il pouvait rejoindre sa cuisine, pourvue d’une cuisinière à bois qui lui fournissait aussi l’eau chaude dont il avait besoin.
Le feu roulait en permanence et ce foyer était alimenté jour et nuit, car Octave estimait essentiel de pouvoir se préparer une tisane ou quelque soupe à tout moment. Si l’envie lui prenait, il voulait aussi pouvoir faire frire un peu de poitrine de cochon et y ajouter les œufs de ses poules.
Il avait ainsi son navire immobile au milieu de la lande, autonome, car il pouvait répondre lui-même à tous ses besoins.
La source et le secret
La source proche lui permettait de disposer d’une eau abondante et saine en faisant juste quelques pas. C’était une bénédiction des dieux.
Il avait bâti un système ingénieux et discret lui permettant de récupérer en partie cette eau pour la diriger vers sa maison. Il s’était attaché et appliqué à ce que rien ne soit visible par ceux qui passaient par là.
Il tenait à la discrétion en toutes choses, gage de la vraie liberté, disait-il. Les autres ne devaient pas connaître ses secrets, sinon il serait un peu à leur merci.
La nuit et l’unité
Octave dormait dans la pièce principale où son lit était constitué par un grand canapé de forme rectangulaire qui, le jour, pouvait donner l’illusion à ses rares visiteurs que la chambre à coucher était ailleurs. Son couchage caché était d’un grand confort.
Il aimait créer ce mystère aussi, mâtiné de secret. Il communiait ainsi — surtout la nuit, lorsque la lampe avait été éteinte et que seules les flammes et flammèches éclairaient la pièce — avec un monde d’unité.
Il se sentait vraiment un, formait un tout lorsque la nuit était tombée et qu’il avait fermé les volets. Le paquebot était lancé sur sa trajectoire immuable et il était le seul maître à bord.
Après avoir lu quelques pages avant d’éteindre la lampe, il goûtait ces instants de félicité totale et absolue. Rien ne pouvait l’atteindre.
Le bureau et les livres
La troisième pièce de la maison était constituée par un bureau aux murs tapissés de bibliothèques. Il fallait franchir trois marches pour y parvenir, car celui qui avait bâti l’ensemble avait suivi la légère élévation du terrain.
Octave aimait que l’on se soit fondu dans cette nature pour bâtir avec elle. Il pensait que cela aussi le rendait plus fort.
Des chandeliers, nombreux, permettaient d’obtenir une lumière, la seule qu’il considérait comme naturelle pour s’éclairer la nuit. Les bougies à la cire d’abeille venaient de quelque fabricant local auprès duquel il se fournissait exclusivement.
Il disposait aussi de deux lampes à pétrole qu’il utilisait en complément des bougies, ou parfois seules, selon l’humeur du moment.
L’art d’écrire
En ce lieu, il lisait mais aussi travaillait à ce qu’il appelait ses œuvres. Il entretenait aussi une correspondance soutenue avec quelques-uns de ceux qui partageaient sa vision du monde.
Les lettres voyageaient au rythme des navires qui les transportaient, des vapeurs transatlantiques parfois. Il fallait du temps : elles prenaient leur temps.
C’était aussi le temps délicieux de l’attente pour leur destinataire et, en retour, pour lui, pour la réponse.
Il mettait ainsi grand soin dans le choix du papier et des enveloppes : un papier raffiné et épais. Il usait d’un stylo-plume qu’il emplissait d’une encre de la couleur qu’il pensait la plus adaptée à son correspondant et à son humeur du moment.
Il changeait aussi de stylo, car, disait-il, l’instrument d’écriture devait faire corps avec celui qui écrivait. Et, selon le moment de la journée, ce n’était pas forcément la même épaisseur de trait, la même dureté de plume qui pouvaient permettre cette union de l’âme et du corps.
Car il était, pour lui, essentiel de maintenir et de cultiver cette nécessaire harmonie : c’était sa façon d’être uni aussi au « Grand Tout ».
Le voyage immobile
Quand il n’écrivait pas, il se plongeait dans la lecture de grands romans épiques qui lui faisaient mieux connaître le monde et les hommes.
Il était alors loin de son île, dansant sous les plafonds à caissons des palais, participant à des discussions enflammées dans les cafés de la Vienne de Gustave Klimt.
Il voyageait.
Cela lui procurait un plaisir intense qu’il goûtait presque de façon physique, le corps et l’esprit enfin unis.
SALLUSTE