Interventions américaine et israélienne en Iran
La position cauteleuse et empruntée de la France n’est pas le bon signe à envoyer, .....
Interventions américaine et israélienne en Iran
Devant la menace nucléaire et le rôle de fomenteur du terrorisme international joué par l’Iran, la nouvelle de l’élimination de l’un des pires dictateurs de la planète est une bonne nouvelle.
La position cauteleuse et empruntée de la France n’est pas le bon signe à envoyer, c’est le moins que l’on puisse en dire. Quant aux proclamations véhémentes des tenants de l’extrême gauche, elles accompagnent malheureusement — quand elles ne les escortent pas — les signes de renoncement de la tête du pays, dans son gouvernement comme dans l’Olympe en carton qui l’organise.
Une attaque qui change la donne
Le fait brut, tel qu’il s’impose en ce 28 février 2026, est celui d’une attaque conjointe américano-israélienne contre l’Iran, déclenchant une escalade ouverte, suivie de ripostes iraniennes par missiles contre Israël, et d’une mobilisation générale des chancelleries sommées de parler vite, donc de parler faux.
L’élément central — celui que l’on feint de découvrir comme si l’histoire n’avait jamais de prémices — est l’annonce de la mort du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, frappé à Téhéran au tout premier temps de l’opération.
À partir de là, le commentaire officiel se divise en deux familles : la famille des indignations de principe et la famille des prudences d’intérêt. La première convoque à la chaîne « le droit international », formule incantatoire dont chacun se sert comme d’un gilet pare-balles verbal, puis range l’affaire dans un tiroir dès que la fumée s’épaissit.
La seconde, plus nombreuse qu’elle ne veut le dire, répète « désescalade » comme on dit « amen », tout en constatant, à voix basse, qu’un pouvoir théocratique fondé sur la coercition interne et la projection externe par milices interposées n’a jamais eu le goût de la modération. Sur ce point, l’actualité ne fait que trancher, à l’explosif, un nœud que la diplomatie, depuis des décennies, a prétendu dénouer avec des gants de soie.
La prudence française
La France, elle, se distingue par cette manière de marcher sur des œufs déjà cassés : appel à réunion d’urgence, appels à la retenue, condamnation des ripostes, souhait de reprendre un fil de négociations dont chacun sait qu’il était, depuis longtemps, un fil de théâtre.
On comprend la tentation : se tenir au milieu, conserver l’apparence de l’arbitre, se réserver la posture du « raisonnable ». On y perd pourtant l’essentiel : le signal. Or, en politique étrangère, le signal compte davantage que les nuances ; et l’on ne nuance utilement que lorsque l’on a d’abord dit nettement ce que l’on voit.
La logique de la force
Que voit-on, précisément ? Que l’argument nucléaire — menace ou prétexte, selon l’angle où l’on se place — a cessé d’être une affaire d’experts pour redevenir une affaire de force. Les États-Unis et Israël ont assumé la logique du « préemptif », en pariant sur la désorganisation d’un appareil de pouvoir que l’on présente comme à la fois tentaculaire et fragile, capable d’exporter la violence, incapable d’assurer la paix civile.
L’Iran, de son côté, répond par la grammaire habituelle des régimes durs : l’illégalité proclamée, la victimisation, la riposte et l’embrigadement intérieur sous la bannière du siège.
À cette mécanique s’ajoute ce que les communiqués aiment à oublier : la guerre n’est jamais un duel propre entre états-majors. Des frappes sont déjà rapportées avec des victimes civiles massives, et l’on sait d’expérience ce que vaut, au début des opérations, la précision revendiquée et l’enquête promise.
À mesure que les images et les bilans s’accumulent, la querelle change de nature : l’on ne discute plus seulement le but (neutraliser, dissuader, renverser), l’on discute la méthode, puis l’on se dispute sur les morts, puis l’on se ment sur les morts. C’est là que le « camp du Bien » se fabrique ses taches, et que le cynisme de l’autre camp se nourrit.
Les indignations automatiques
Et voici l’extrême gauche, qui arrive, comme de coutume, avec l’arsenal complet des indignations automatiques : l’anti-américanisme réflexe, l’antisionisme qui se grime, le mépris des faits dès lors qu’ils contredisent la liturgie, et ce goût de l’absolu moral qui dispense de toute responsabilité pratique.
Le plus commode, pour ces gens-là, est que la réalité leur donne toujours une part de prise : il suffit qu’il y ait un enfant sous des gravats pour qu’ils s’estiment quittes d’examiner le reste. La politique devient alors une photographie unique brandie comme une preuve universelle.
Le gouvernement, lui, se protège par le langage. Ce n’est pas seulement de la prudence : c’est une manière de ne pas choisir, donc de se laisser choisir. Or le renoncement moderne a ce trait : il se déguise en complexité. Il prétend que tout se vaut, que tout se compense, que tout s’équilibre, et qu’il faut, surtout, « parler à tout le monde ».
Mais parler à tout le monde n’est pas encore parler vrai ; et parler vrai, en pareil moment, consiste à dire d’une phrase nette que l’on ne combat pas un incendie avec des formules de politesse.
L’Europe spectatrice
On objectera : « Faut-il donc se réjouir ? » La question est mal posée. On ne se « réjouit » pas d’une guerre ; on constate qu’un régime qui se maintient par la peur, qui étend son influence par procuration armée et qui joue avec la menace stratégique vient d’être frappé à la tête — et l’on en tire les conséquences.
La première est que la dissuasion a changé de main : elle n’est plus seulement dans les traités, elle est dans la décision. La seconde est que l’Europe, si elle continue de se réduire à l’émotion et au commentaire, achèvera de devenir un continent-spectateur, une confédération d’« appels » sans prise sur le réel.
L’Olympe en carton
Reste, enfin, l’« Olympe en carton » : ce petit monde de communicants, d’experts de plateau, de moralistes subventionnés, qui distribue les brevets de vertu comme d’autres distribuent des cartes de visite. Ceux-là n’ont rien à proposer, sinon l’abolition du tragique ; et comme le tragique revient toujours, ils s’emploient à le nier, puis à l’exploiter, puis à le monnayer.
Il serait temps que la France retrouve ce qu’elle feignait d’incarner : une politique étrangère qui ne soit pas un art de l’euphémisme, mais un art du discernement — avec, au besoin, la rudesse des mots quand la réalité s’y oblige.
Car il y a des heures où l’on ne « déplore » pas : l’on juge. Et juger, c’est choisir un camp dans le réel, non dans l’affiche.
Jean-François Marchi