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Elezzione Municipale 2026: L'extrême droite en Corse

L’extrême droite en Corse : une vraie progression

L’extrême droite en Corse : une vraie progression



Longtemps, l’extrême droite corse a ressemblé à un phénomène paradoxal. Présente dans les scrutins nationaux, parfois capable d’y réaliser des scores non négligeables, elle demeurait pourtant presque invisible dans la politique municipale de l’île. Le fossé est en train de se combler et l’extrême droite identitaire se fixe comme perspectives les législatives et les territoriales.

Si l’on en croit le bruit médiatique qui a accompagné la campagne, l’« Unione di i patriotti », coalition associant le Rassemblement national et les mouvances identitaires comme Mossa Palatina, semblait promise à un succès spectaculaire. Certaines déclarations laissaient même entendre que cette alliance pourrait caracoler en tête dans plusieurs villes de l’île. À l’arrivée, les résultats sont plus modestes que ces proclamations tonitruantes ne le laissaient penser. Mais l’erreur serait de ne voir dans ce décalage qu’un échec. Car derrière la déception des attentes trop élevées se cache en réalité un tournant politique discret mais profond : pour la première fois, l’extrême droite s’installe véritablement dans le paysage municipal corse.

Le long désert municipal

Pour mesurer ce basculement, il faut revenir en arrière. Lors des municipales de 2014, la présence du Front national était presque symbolique. À Ajaccio, la liste conduite par José Risticoni n’avait recueilli que 8,30 % des suffrages au premier tour, un score qui l’avait immédiatement éliminée du jeu municipal. À Bastia, la situation était encore plus révélatrice : le FN n’avait même pas réussi à constituer une liste complète et s’était trouvé absent du scrutin. L’extrême droite existait électoralement, mais elle ne disposait pas de structures capables de s’inscrire dans la compétition municipale.
Six ans plus tard, lors des municipales de 2020, la situation n’avait guère évolué. À Ajaccio, la liste RN conduite par François Filoni n’obtenait que 4,48 % des voix, soit un recul par rapport à 2014. Le parti restait marginal et incapable de peser dans les équilibres politiques locaux. À Bastia, aucune liste structurée n’émergeait non plus. Autrement dit, jusqu’à une période très récente, l’extrême droite corse demeurait pratiquement absente de la politique municipale.

Le saut électoral

La comparaison avec les résultats actuels est donc frappante. Les listes issues de l’alliance entre le RN et les mouvances identitaires tournent aujourd’hui autour de 16 % dans les deux principales villes de l’île. À Ajaccio, le saut est spectaculaire : on passe de 4,5 % en 2020 à près de 19 % pour la liste conduite par François Filoni. Le score est plus du triple de celui obtenu six ans plus tôt et plus du double de celui de 2014. À Bastia, la transformation est encore plus nette : l’extrême droite passe d’une quasi-absence organisationnelle à une force capable d’approcher les 16 % des suffrages et de s’installer durablement dans le paysage électoral.
Ce contraste explique en grande partie le sentiment paradoxal qui domine au lendemain du scrutin. Les attentes suscitées par les discours de campagne ont été si élevées que le résultat peut donner l’impression d’une demi-déception. Pourtant, si l’on se place dans une perspective historique, la progression est incontestable. En une décennie, l’extrême droite est passée d’un courant marginal incapable de constituer des listes à une force politique capable d’atteindre près d’un électeur sur six dans les deux principales villes de Corse.

Une implantation nouvelle

Le scrutin actuel montre que cette barrière commence à se fissurer. L’alliance entre le RN et certaines composantes identitaires locales a précisément cherché à combler ce déficit d’implantation. En mêlant une marque politique nationale à des figures issues du terrain corse, cette stratégie a permis d’élargir la base électorale du courant.
Le résultat n’est pas encore une conquête du pouvoir municipal, mais il constitue une étape importante. L’extrême droite ne se contente plus de peser dans les scrutins nationaux ou européens : elle commence à s’implanter dans les élections municipales, ce qui constitue en Corse un changement majeur.
Pour la première fois de son histoire récente, l’extrême droite corse n’est plus un simple courant protestataire. Elle devient un acteur installé du paysage politique local. Et dans une île où les transformations politiques se font souvent lentement, ce type d’implantation peut annoncer des évolutions plus profondes lors des scrutins à venir. Elle commence à refermer les deux mâchoires de la tenaille qui jusque-là étaient grandes ouvertes entre les élections municipales et les scrutins nationaux se rapprochant de la dynamique française.

Pierre Leoni
illustration : JDC
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