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« Blanche », une vie avec le VIH. Blanche, « Mère Courage » d’aujourd’hui.

L’originalité deL’originalité de « Blanche », BD de Maëlle Reat, est de parler du VIH, qui peut évoluer en un stade sida très dangereux, mais pas obligatoire !

« Blanche », une vie avec le VIH.
Blanche, « Mère Courage » d’aujourd’hui.



L’originalité de « Blanche », BD de Maëlle Reat, est de parler du VIH, qui peut évoluer en un stade sida très dangereux, mais pas obligatoire ! L’originalité de la bande dessinée, c’est aussi que c’est une fille, Maëlle, qui raconte la vie de sa mère, Blanche, porteuse du VIH. Récit-témoignage sans pathos. Parfois émouvant. Parfois rugueux, mais épicé de drôleries. Récit-témoignage parfois allusif. Parfois réaliste.

Une maladie, un récit, une époque

L’histoire de Blanche démarre comme un gag, qui aurait pu être mortel… et qu’on ne dévoilera pas. L’intérêt de « Blanche » est de restituer les différentes atmosphères qui ont suivi cette nouvelle maladie, son extension foudroyante, l’attitude du corps médical et de la société sidérés par un mal qui faisait resurgir les souvenirs horrifiés de la peste noire ! D’abord la peur des « tout-le-monde » et des soignants. Puis la panique…
Pour situer dans le temps les phases de la maladie, l’artiste s’appuie sur une chronologie. Avant les années 80, c’est l’insouciance, la liberté sexuelle. À partir de cette même décennie, le ciel s’assombrit et vire au noir. La maladie frappe surtout les homos, les drogués, les hémophiles. D’où vient-elle ? On l’ignore un temps qui paraît d’une extrême longueur. Puis on découvre le VIH.

Portrait d’une résistance intime

Arrivent enfin les premiers traitements tant attendus. Mais les malades continuent d’apparaître tels des pestiférés. Mais le personnel de santé n’en finit pas de s’acclimater à ce genre de malades.
Dans la bande dessinée, Blanche ne passe pas des heures à se lamenter et à larmoyer, c’est une « Mère Courage » avec sa persévérance pour surmonter les obstacles. Avec les contraintes auxquelles elle se plie. Avec ses victoires également puisqu’elle donne naissance à trois enfants indemnes de la charge virale dont elle est atteinte.
Le texte de l’autrice est limpide. Désencombré de littérature scientifique. Expurgé de références barbantes. Malgré son thème, la lecture de « Blanche » est distrayante et surtout on apprend énormément de choses… sans se fouler, au fil de ses 350 pages, dévorées d’une traite. Certes, la colère est souvent sous-jacente contre un sort injuste. Contre des mésententes inopportunes. Mais la douceur, mais la tendresse sont là pour ajouter du soin au soin.
Rond, le trait de Maëlle. Rond et vagabond. Rond et bondissant. Rond abritant des rouges tantôt clairs, tantôt claquants, tantôt d’une neutralité qui excuse sa présence. Trait énergique à la pugnacité requinquante. Trait endiablé déroulant une mélopée moqueuse.
L’écriture de l’artiste — trait et texte — nous emmène dans une histoire qui fait du bien et qui ouvre des perspectives d’espoir. « Blanche » ou un humanisme vivifiant.

Michèle Acquaviva-Pache

• « Blanche » a reçu le Prix des Lycéens lors de « BD à Bastia ».
• « Mère Courage et ses enfants », en référence à la pièce de Brecht.




Deux ou trois mots…
Présidente de AIDES, Camille Spire, dans la préface de la BD, souligne : « Vivre avec le VIH est un combat quotidien, aujourd’hui comme hier. Cela est pour nous, militant(e)s, nous sommes toujours engagés, et c’est pour cela que la lutte contre l’épidémie de VIH et les discriminations est toujours d’actualité. C’est pour cela que cet ouvrage est nécessaire. »


                      ENTRETIEN AVEC MAËLLE RÉAT, autrice de « Blanche »

En faisant une bande dessinée avec votre mère porteuse du VIH, les problèmes ont
dû être nombreux ?
J’avais des défis à relever : comment raconte-t-on l’histoire de sa mère ? Qu’est-ce qu’on dit ? Qu’est-ce qu’on tait ? Comment, en BD, allier didactisme et dimension intime des propos de sa mère ? Ce travail de mémoire impliquait de garder la tête froide.

Avez-vous rencontré des moments, des passages plus difficiles que d’autres ?

Le moment où elle évoquait son addiction à l’héroïne était complexe à mettre en scène pour moi. Pour ma mère, cela rouvrait des plaies à vif et la peur du jugement des autres. Je me demandais comment rendre la réalité pour elle et pour moi. L’album ne devait pas être aseptisé et je devais la protéger. Comment, comment dessiner ça ? Finalement, j’ai dessiné que je n’y arrivais pas !...

Carnet de notes ou enregistrement, quelle a été la bonne manière de recueillir les mots de votre mère ?

En évoquant sa période d’addiction, ma mère, des fois, ne pouvait s’arrêter de pleurer. Ça remuait tellement de souvenirs. Ça soulevait tellement de doutes et moi, je me demandais comment j’allais restituer ce qu’elle ressentait. J’ai pensé alors que l’enregistrer était préférable à un carnet de notes tendu devant elle. L’enregistrement permettait une fluidité de la parole car elle oubliait plus facilement l’appareil que je cachais derrière moi, même si on devait arrêter de temps en temps d’enregistrer.

Vos échanges ont-ils reposé sur une véritable confiance ?

Ma mère est très pudique. Avec une journaliste, elle n’aurait pas été en confiance !... Il a fallu que je dépasse le stade de l’adolescence pour que je me mette à son écoute. Ado, j’avais avec elle une relation très chaotique. Adultes, nous avons un côté fusionnel qui me permet de restituer sa parole intime. Au-delà du livre, je peux cerner ma mère dans les profondeurs d’elle-même.

À lire la BD, on sent entre vous des rapports égalitaires. Est-ce vrai ?

Devenue adulte, je tenais à ce que ce soient deux femmes qui échangent à égalité. Je voulais casser ce 4e mur qui aurait pu nous séparer.

Avez-vous trouvé d’emblée le rythme de vos dessins qui empruntent des tonalités diverses ?

Ce rythme associe deux éléments : l’univers graphique et des références à Claire Bretécher que j’ai beaucoup lues et aimées ; les dons de ma mère pour le théâtre. Pour moi, Bretécher et ma mère, c’est du pain béni ! Devant moi, en s’exprimant, ma mère rejouait à fond les scènes qu’elle avait vécues : c’était incroyable !

Vos ressentis une fois l’album terminé ?

… on n’avait pas envie d’arrêter. On avait tant ri et pleuré ensemble… et j’avais pu montrer son courage.

Comment réagissez-vous au regard jeté par les « tout-le-monde » sur les porteurs de virus ?

Je ne peux absolument pas tolérer les regards de haine ! Maintenant, on court de graves dangers si on néglige de s’informer et c’est encore trop souvent le cas. Au début, les gens demandaient sans cesse à ma mère : « Comment l’avez-vous attrapé ? ». À cette époque, le virus était très culpabilisant, très isolant, très stigmatisant. Maintenant, on n’a plus de raisons d’avoir les mêmes craintes que dans les années 80. Mais l’épidémie est loin d’avoir régressé partout. À AIDES-Bordeaux, j’ai entendu des témoignages effrayants d’Africaines car, sur ce continent, les paysannes atteintes du mal sont privées de soins, d’eau, jetées hors des villages…

En Europe, la médecine a fait de considérables progrès

Une partie des gens considère désormais qu’on peut vivre avec le VIH et c’est exact. Mais une autre fait comme s’il n’existait plus et là, il y a danger, parce qu’on oublie la nécessité de la prévention.

Publier votre album a-t-il été long et pénible ?

Pas du tout ! J’ai signé avec les éditions Glénat en une semaine, avec une relecture militante de AIDES, l’association qui a tant fait et fait encore pour lutter contre le sida. À présent, on écrit sida avec un « s » minuscule et non plus avec une majuscule. AIDES a grandement combattu les expressions discriminatoires en inventant des sigles tels « pvv », personne vivant avec le VIH, pour la différencier du malade du sida. Peu de gens savent que, la charge virale devenue indétectable, le VIH est intransmissible, une donnée illustrée par l’équation : « I=I » et, à ce stade, il n’est plus indispensable de mettre des préservatifs. Toutes ces nouveautés doivent être mieux connues.

M.A-P
crédit photo : Noëlle Réat
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