Corse : de la mémoire à la décision
Le cinquantième anniversaire du Fronte di Liberazione Naziunale di a Corsica s’impose comme un moment ambivalent, à la fois commémoration et adieu,.....
Corse : de la mémoire à la décision
Le cinquantième anniversaire du Fronte di Liberazione Naziunale di a Corsica s’impose comme un moment ambivalent, à la fois commémoration et adieu, non seulement parce qu’il rappelle une séquence historique décisive mais parce qu’il en marque l’épuisement humain et politique, les fondateurs étant désormais des hommes âgés dont la trajectoire appartient davantage à l’histoire qu’à l’avenir. La lutte clandestine, avec ses ambiguïtés, ses dérives et ses aspirations, avait structuré pendant des décennies une tension féconde entre refus et projet, entre violence et tentative d’émancipation. Elle avait imposé la question corse dans l’espace public français et contraint l’État à reconnaître des spécificités longtemps niées. Mais ce cycle s’achève. La mémoire subsiste, les récits se transmettent, mais la capacité d’impulsion s’est déplacée. Une génération disparaît sans avoir véritablement transmis une stratégie claire pour le temps présent.
Le retour des formes anciennes
Dans cet espace laissé vacant, la société corse semble renouer avec des logiques plus anciennes, où les solidarités se recomposent autour de réseaux d’influence, de dépendances locales, de fidélités personnelles, autrement dit d’un clanisme qui n’a jamais totalement disparu mais qui retrouve aujourd’hui une vigueur inquiétante. Ce retour ne procède pas d’un simple archaïsme ; il est le symptôme d’un défaut de projet collectif. Là où une vision politique structurée fait défaut, les logiques d’appartenance immédiate reprennent leurs droits. L’enracinement, au sens de Simone Weil, se dégrade alors en enfermement : ce qui devrait relier à une histoire vivante se transforme en reproduction de rapports de force locaux. La communauté cesse d’être un lieu de transmission pour devenir un espace de captation.
Une histoire inachevée
Cette situation ne peut être comprise sans revenir à la trajectoire historique de l’île. La rupture au XVIIIe siècle avec République de Gênes avait ouvert la possibilité d’un destin autonome, incarné par Pasquale Paoli, où l’enracinement politique se confondait avec une expérience institutionnelle originale. L’entrée dans la France ne fut pas d’abord un rejet de cette perspective mais une tentative contrariée de l’inscrire dans un cadre plus large, à la condition d’y préserver une liberté réelle. Le refus de Étienne-François de Choiseul, inquiet de voir cette autonomie faire école dans d’autres provinces, entraîna la conquête et referma cette possibilité. Le choix de Paoli de se tourner vers la Grande-Bretagne, moins centralisatrice, traduit cette recherche d’un cadre compatible avec un enracinement politique vivant. Cette espérance originelle n’a jamais été résolue. Elle réapparaît sous des formes différentes, du nationalisme clandestin aux revendications institutionnelles contemporaines, sans qu’une synthèse durable ait été trouvée.
L’enracinement comme exigence politique
C’est ici que la réflexion de la philosophe Simone Weil prend toute sa portée. Dans L’Enracinement, elle ne se contente pas de décrire une appartenance ; elle en fait une condition vitale de l’âme, un besoin aussi essentiel que la nourriture ou la sécurité. L’enracinement n’est pas la simple fidélité au passé, mais la participation réelle à des milieux capables de transmettre à la fois une mémoire et une orientation. Il suppose un équilibre délicat : assez de continuité pour donner sens, assez d’ouverture pour éviter la clôture. Lorsqu’il est rompu, l’individu devient disponible pour toutes les formes de domination ; lorsqu’il se fige, il se transforme en idole. Appliquée à la Corse, cette exigence éclaire la crise actuelle. L’île conserve des formes d’enracinement puissantes (langue, rapport au territoire, densité des liens) mais celles-ci ne sont plus suffisamment articulées à des structures capables de les prolonger dans le présent. Le travail, l’éducation, l’organisation politique ne jouent plus pleinement leur rôle de médiation. Il en résulte une situation paradoxale : une identité forte, mais un affaiblissement de la capacité collective à agir. L’enracinement devient alors une mémoire sans projet, ou un refuge face aux transformations du monde. Or, pour Weil, l’enracinement véritable est inséparable de la responsabilité. Il implique de transformer l’héritage en action, de faire des appartenances non pas des abris mais des points d’appui. Cela suppose des institutions qui relient l’individu à la collectivité sans l’absorber, un travail qui ait un sens, une culture qui ne soit pas seulement conservée mais vécue. À défaut, les sociétés oscillent entre déracinement et enfermement, entre dissolution dans des forces extérieures et repli sur des formes vidées de leur substance.
Le monde qui bascule
Cette faiblesse structurelle se heurte aujourd’hui à un contexte international radicalement transformé. Les guerres redessinent les équilibres énergétiques et stratégiques, les chaînes de valeur se recomposent, les technologies numériques et l’intelligence artificielle bouleversent les structures économiques et sociales. Dans un tel monde, les sociétés qui ne disposent pas d’une vision claire sont condamnées à subir peut-être même à périr. La Corse, dépendante de flux extérieurs pour son énergie, son alimentation et une large part de son économie, se trouve particulièrement exposée. Le tourisme, pilier fragile, dépend de facteurs géopolitiques et climatiques instables. Le bâtiment subit les variations des coûts des matières premières. La dépense publique, enfin, repose sur un État lui-même sous tension.
Les limites du bégaiement politique
Dans ce contexte, le discours autonomiste tel qu’il s’est stabilisé depuis plusieurs décennies apparaît insuffisant. Non parce que la question de l’autonomie serait illégitime, mais parce qu’elle est trop souvent formulée comme une fin en soi et non comme un moyen. Répétée sans être approfondie, elle devient un bégaiement politique qui masque l’absence de contenu stratégique. Or une autonomie sans projet économique, sans doctrine énergétique, sans vision démographique et foncière, ne produit que des institutions vides. Elle risque même de renforcer les logiques qu’elle prétend combattre, en offrant de nouveaux leviers à des réseaux locaux sans transformer les structures profondes.
La France, l’Europe et l’Île
Il serait illusoire d’imaginer la disparition soudaine de la France telle qu’elle est comme État-nation et qui demeure un cadre historique et institutionnel structurant. Mais il serait tout aussi erroné de considérer ce cadre comme intangible. L’échelle européenne ouvre des possibilités nouvelles, à condition de ne pas reproduire une centralisation abstraite. Entre ces deux niveaux, la Corse doit définir sa place non en termes de revendication identitaire mais de capacité d’action. Être corse dans la France et dans l’Europe ne peut plus signifier subir des décisions prises ailleurs ; cela suppose de construire des marges réelles d’initiative.
Pour une feuille de route
La situation impose donc un changement de méthode. Il ne s’agit plus de commémorer ni de dénoncer, mais de définir une feuille de route précise. Celle-ci devrait s’articuler autour de quelques axes clairs : une politique foncière qui protège l’accès des habitants à la terre et limite la spéculation ; une stratégie énergétique fondée sur l’autonomie relative et les ressources locales ; une diversification économique qui réduise la dépendance au tourisme ; une refondation de l’éducation orientée vers la transmission culturelle et l’adaptation aux mutations technologiques ; une réforme des institutions locales garantissant transparence et responsabilité. À cela s’ajoute une exigence plus fondamentale : restaurer une culture de l’intérêt général capable de dépasser les appartenances immédiates. Et chacune de ces têtes de chapitre doit s’accompagner de décisions prises localement avec l’assentiment des citoyens.
De la mémoire à l’avenir
Le cinquantenaire du FLNC ne peut se limiter à un regard nostalgique tourné vers le passé. Il marque la fin d’un cycle et oblige à une lucidité nouvelle. La Corse ne manque ni d’histoire ni d’identité ; elle manque aujourd’hui d’une projection. Dans un monde instable, l’enracinement véritable ne consiste pas à répéter ce qui fut, mais à transformer un héritage en capacité d’action. Faute de quoi, la mémoire elle-même devient un refuge stérile. La question n’est donc plus de savoir ce que la Corse a été, ni même ce qu’elle revendique, mais ce qu’elle entend devenir. Et cette question, désormais, ne peut plus attendre.
GXC
crédit illustration : D.R