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Un dossier à épisodes sur les conséquences du changement climatique sur la Corse et les Corses/ Episode I

L’annonce, ce mardi, de l’arrivée probable d’un « super El Niño » à partir de cet été ne constitue pas une bonne nouvelle pour la planète.

Un dossier à épisodes sur les conséquences du changement climatique sur la Corse et les Corses



L’annonce, ce mardi, de l’arrivée probable d’un « super El Niño » à partir de cet été ne constitue pas une bonne nouvelle pour la planète. Les climatologues redoutent au contraire une aggravation des sécheresses, des vagues de chaleur et des épisodes de pluies extrêmes. La Méditerranée et donc la Corse pourraient être directement concernées par ces dérèglements supplémentaires qui viendraient s’ajouter à une évolution climatique déjà bien engagée. C’est précisément pour cette raison que Le Journal de la Corse a décidé de consacrer, au cours des prochaines semaines, un dossier aussi exhaustif que possible aux conséquences du réchauffement climatique sur l’île. Notre objectif est d’examiner les menaces qui pèsent sur les ressources en eau, l’agriculture, la santé, l’énergie, le littoral, la biodiversité et l’économie, mais aussi d’étudier les solutions envisageables et les mesures qui pourraient être mises en œuvre afin d’adapter la Corse à des bouleversements qui ne relèvent plus de l’hypothèse mais d’une réalité déjà observable.



Une transformation d
éjà en cours

L’île a toujours vécu au rythme du climat méditerranéen. Les épisodes de pluie intense, les vents violents, les périodes de sécheresse ou les étés torrides n’y sont pas nouveaux. Ce qui change aujourd’hui, c’est leur fréquence et leur intensité. Les phénomènes qui paraissaient exceptionnels tendent à devenir plus fréquents tandis que les records tombent les uns après les autres. L’été 2022 avait marqué les esprits lorsque la tempête du 18 août avait frappé l’île avec une violence inédite, provoquant plusieurs décès et d’importants dégâts matériels. Les scientifiques observent également une hausse continue des températures, des vagues de chaleur plus fréquentes, une modification du régime des précipitations, des sécheresses plus longues, un risque accru d’incendies et une élévation progressive du niveau de la mer. À l’horizon 2050, ces évolutions pourraient profondément transformer le visage de la Corse.



Un sujet désormais largement documenté

Ces questions ne sont plus étudiées uniquement par les spécialistes du climat. Dès octobre 2023, Corse-Matin avait consacré un important dossier aux effets attendus du changement climatique sur l’île, mettant en lumière les risques pesant sur le littoral, la montagne, les ressources en eau ou encore les infrastructures. Dans le même temps, de nombreux organismes publics et centres de recherche ont engagé des travaux de prospective. Le Réseau Action Climat, le Cerema, l’Insee, Météo-France, l’UICN et le portail Drias ont produit ces dernières années de nombreuses études permettant de mieux mesurer les transformations déjà observables et celles attendues dans les décennies à venir.



La volonté daller plus loin

Face à cette accumulation de connaissances, Le Journal de la Corse a souhaité proposer à son tour un travail de synthèse et d’approfondissement réparti sur plusieurs semaines. Nous avons demandé à plusieurs journalistes d’examiner séparément les principales conséquences du changement climatique afin de dresser le panorama le plus complet possible des défis qui attendent l’île. Notre ambition n’est pas de reproduire ces études mais d’en rendre les conclusions accessibles et concrètes pour les habitants.



Des conséquences qui touchent tous les secteurs

L’eau, l’agriculture, l’énergie, la santé publique, les incendies, la biodiversité, le littoral, l’économie et les conséquences humaines ont ainsi fait l’objet d’enquêtes spécifiques. Ces évolutions soulèvent des questions très concrètes. Comment préserver les ressources en eau alors que les sécheresses s’allongent ? Comment adapter l’agriculture ? Comment garantir l’approvisionnement énergétique d’une île où les besoins de climatisation explosent ? Comment protéger une population parmi les plus âgées de France des effets sanitaires des canicules ? Comment préserver les plages, les ports, les infrastructures et la biodiversité qui font une partie de la richesse du territoire ?



Comprendre pour mieux agir

Ce dossier ne cherche ni à céder au catastrophisme ni à minimiser les risques. Son objectif est de comprendre ce qui est déjà observable, de mesurer les évolutions les plus probables et d’identifier les capacités d’adaptation dont dispose encore la Corse. Car le changement climatique ne constitue plus seulement une hypothèse ou un débat scientifique. Il influence déjà les choix d’aménagement, les politiques publiques, les stratégies économiques et parfois même le quotidien des habitants. La question n’est plus de savoir si le climat change mais comment cette transformation affectera la Corse et quelles réponses pourront être apportées pour préserver les équilibres humains, économiques et environnementaux de l’île.

Caroline Siciliano

La Méditerranée, une mer qui se réchauffe plus vite que le reste du monde



Pendant longtemps, la Méditerranée a semblé immuable. Aujourd'hui, elle est devenue l'un des espaces où les effets du changement climatique sont les plus visibles. Les scientifiques la considèrent désormais comme un « hot spot climatique », une région où le réchauffement progresse plus rapidement que sur le reste de la planète.

Selon les travaux du réseau MedECC, la région s'est déjà réchauffée d'environ 1,5 degré depuis l'époque préindustrielle. Cette hausse est environ 20 % plus rapide que la moyenne mondiale. Si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent au rythme actuel, certaines parties du bassin pourraient connaître une augmentation comprise entre 3,8 et 6,5 degrés d'ici la fin du siècle. Cette situation s'explique par la configuration même de la Méditerranée. Mer semi-fermée entourée de terres qui se réchauffent rapidement, elle concentre les effets du changement climatique. Les sécheresses se multiplient, les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes et les précipitations se dérèglent. La Corse illustre déjà cette évolution. Depuis les années 1980, la température moyenne de l'île augmente d'environ 0,36 degré par décennie. Le phénomène est encore plus marqué dans les zones montagneuses où certaines stations situées vers 2 000 mètres d'altitude ont enregistré une hausse supérieure à 5 degrés depuis les années 1970. La Méditerranée apparaît ainsi comme un laboratoire grandeur nature des bouleversements climatiques qui touchent progressivement l'ensemble de l'Europe méridionale.



Une mer de plus en plus chaude

Comme tous les océans, la Méditerranée absorbe une grande partie de l'excès de chaleur produit par les activités humaines. Mais cette fonction protectrice entraîne un réchauffement rapide de ses eaux. En vingt-cinq ans, leur température moyenne a gagné près d'un degré. Les records se succèdent désormais presque chaque été. Au large de la Corse, les températures ont dépassé 30 degrés ces dernières années. Dans certaines zones du bassin occidental, les anomalies atteignent plusieurs degrés au-dessus des normales saisonnières.

Cette accumulation de chaleur modifie profondément le climat régional. Une mer plus chaude favorise les nuits tropicales, les vagues de chaleur et les épisodes météorologiques extrêmes. Sur les trente-cinq épisodes de vagues de chaleur recensés en Corse depuis le début des relevés modernes, trente se sont produits après l'an 2000. D'ici la fin du siècle, l'île pourrait connaître entre trente-cinq et soixante-trois journées chaudes supplémentaires chaque année. Le nombre de nuits tropicales augmente lui aussi rapidement. Dès le milieu du siècle, neuf habitants sur dix pourraient en subir plus de trente par an. Dans une région où la population âgée est particulièrement nombreuse, les conséquences sanitaires deviennent un enjeu majeur.



Une biodiversité fragilisée

La Méditerranée abrite près de 18 % des espèces marines connues alors qu'elle ne représente qu'environ 1 % de la surface des océans. Une part importante de cette biodiversité est unique au monde. Le réchauffement menace directement ces écosystèmes. Les gorgones, les coraux méditerranéens, certaines éponges et de nombreux organismes vivant sur les fonds marins montrent déjà des signes de régression. Les herbiers de posidonie sont également touchés. Or ces véritables forêts sous-marines jouent un rôle essentiel dans la protection des côtes, le stockage du carbone et la reproduction de nombreuses espèces de poissons.

Les conséquences deviennent déjà visibles. Dans la réserve naturelle de Scandola, certaines études estiment que près de 70 % des populations coralliennes ont disparu sous l'effet combiné du réchauffement et des canicules marines. Durant l'été 2022, la température des eaux méditerranéennes a dépassé de près de deux degrés les normales saisonnières, provoquant des épisodes de mortalité massive dans plusieurs écosystèmes.

Parallèlement, des espèces tropicales remontent progressivement depuis la mer Rouge ou franchissent le détroit de Gibraltar, modifiant les équilibres écologiques établis depuis des millénaires.



Des ressources en eau sous pression

Le changement climatique modifie également en profondeur le cycle de l'eau. La Méditerranée connaît simultanément davantage de sécheresses et davantage d'épisodes pluvieux extrêmes. En Corse, les débits des cours d'eau ont déjà diminué de 20 à 30 % par rapport aux années 1980. Depuis les années 1990, la fréquence des années considérées comme sèches est passée d'une année sur cinq à une année sur deux. Cette évolution résulte de plusieurs phénomènes combinés : des températures plus élevées qui accroissent l'évaporation, des sols plus secs qui retiennent moins l'humidité et des précipitations davantage concentrées dans des épisodes violents qui ruissellent vers la mer sans recharger efficacement les nappes et les retenues naturelles. Cette transformation met directement en péril l'agriculture, l'alimentation en eau potable et la production énergétique. Elle risque également d'aggraver les tensions autour du partage de la ressource dans l'ensemble du bassin méditerranéen.



Des littoraux de plus en plus exposés

Le niveau de la mer continue également de monter. Depuis le début du XXe siècle, il s'est élevé d'environ vingt centimètres. Les projections les plus pessimistes envisagent une hausse pouvant approcher un mètre d'ici la fin du siècle.

Aujourd'hui, l'élévation du niveau marin dépasse déjà 3 millimètres par an et continue d'accélérer. Cette évolution menace directement les ports, les plages, les infrastructures touristiques et les zones urbanisées du littoral. À Porticcio par exemple, une hausse de seulement trente centimètres du niveau de la mer pourrait provoquer la disparition de trois à six mètres de plage. Certaines projections estiment que 10 à 20 % de la largeur actuelle pourrait avoir disparu dès le milieu du siècle.

Pour de nombreux territoires méditerranéens, la question n'est plus de savoir si ces transformations auront lieu mais à quelle vitesse elles se produiront.



Le risque incendie en forte progression

Les sécheresses plus fréquentes et les températures plus élevées créent des conditions particulièrement favorables aux incendies. Selon les projections du Cerema, le risque de feux de forêt pourrait progresser de 10 à 30 % d'ici la fin du siècle dans les régions méditerranéennes françaises. Le nombre de journées présentant un risque élevé d'incendie pourrait augmenter de quatre à vingt-cinq jours supplémentaires chaque année selon les secteurs. Cette évolution menace non seulement les forêts mais aussi les zones habitées situées à l'interface entre espaces naturels et urbanisation. Elle pourrait transformer durablement les paysages méditerranéens, avec une progression des formations de type garrigue au détriment de certains peuplements forestiers.



Une économie directement concernée

Au-delà des seuls enjeux environnementaux, le réchauffement de la Méditerranée risque de bouleverser l'ensemble des activités humaines qui dépendent de la stabilité climatique. La pêche doit déjà composer avec le déplacement de nombreuses espèces vers des eaux plus profondes ou plus septentrionales. L'agriculture doit affronter des sécheresses plus fréquentes, des épisodes de chaleur extrême et une pression accrue sur les ressources en eau. Le tourisme lui-même pourrait être affecté par la multiplication des canicules estivales, des incendies et des phénomènes météorologiques violents qui fragilisent l'attractivité de certaines destinations méditerranéennes.



Un défi pour l'avenir

Près de cinq cents millions de personnes vivent aujourd'hui autour de la Méditerranée. L'agriculture, la pêche, le tourisme, l'approvisionnement en eau et la santé publique dépendent directement de l'équilibre de cette mer.

Pour la Corse, les enjeux sont considérables. Le tourisme représente à lui seul près de 39 % du produit intérieur brut régional, soit environ cinq fois la moyenne nationale. L'évolution du climat méditerranéen affectera donc directement une part essentielle de l'économie insulaire.

La Méditerranée apparaît ainsi comme l'un des révélateurs les plus spectaculaires des bouleversements climatiques du XXIe siècle. Pour la Corse, située au cœur de cet espace particulièrement vulnérable, comprendre ces transformations n'est plus seulement un enjeu environnemental. C'est déjà une nécessité économique, sociale et politique.

GXC



L’énergie, l’autre défi du réchauffement climatique



Le changement climatique ne transforme pas seulement les paysages, l’agriculture ou les ressources en eau. Il bouleverse également la question énergétique. Malgré les progrès des énergies renouvelables, la Corse demeure fortement dépendante de l’extérieur pour assurer son approvisionnement.

La consommation annuelle d’électricité dépasse aujourd’hui 2,7 térawattheures. Elle a augmenté de près de 40 % depuis le début des années 1990 tandis que la population permanente est passée d’environ 260 000 habitants à plus de 360 000. À cette population résidente s’ajoutent près de trois millions de visiteurs par an. Durant les semaines de pointe estivale, plus de 700 000 personnes peuvent être présentes simultanément sur l’île.

Cette croissance démographique et touristique exerce une pression continue sur un système énergétique insulaire qui doit garantir l’approvisionnement d’un territoire isolé du continent.



Lexplosion de la climatisation

Le principal changement concerne la climatisation. Longtemps marginale, elle est devenue un équipement courant dans les logements, les hôtels, les commerces et les locations touristiques.

Les projections climatiques indiquent qu’à l’horizon 2050, neuf Corses sur dix connaîtront plus de trente nuits tropicales par été. Les deux tiers du territoire seront concernés par ces nuits où la température ne descend plus sous les 20 degrés.

Selon plusieurs scénarios climatiques, les besoins de climatisation pourraient augmenter de 30 à 60 % dans les régions méditerranéennes d’ici le milieu du siècle. En Corse, cette hausse pourrait être encore plus forte en raison de la concentration touristique estivale.

Les professionnels du tourisme observent déjà cette évolution. Les établissements dépourvus de climatisation deviennent plus difficiles à commercialiser durant les mois de juillet et d’août, tandis que la demande de confort thermique progresse d’année en année.



Des pointes de consommation toujours plus élevées

Les épisodes caniculaires provoquent désormais des pics de consommation importants. Le gestionnaire du réseau observe régulièrement des appels de puissance dépassant 500 mégawatts lors des périodes de forte fréquentation.

Ces pics ne durent parfois que quelques semaines par an, mais l’ensemble des infrastructures doit être capable d’y répondre. Cette situation impose des investissements lourds pour sécuriser l’alimentation électrique de l’île.

La consommation d’eau potable participe également à cette hausse. Le pompage, le traitement et la distribution nécessitent davantage d’énergie lorsque la fréquentation touristique augmente et que les sécheresses s’intensifient.



Le pari des énergies renouvelables

La Corse dispose toutefois d’atouts importants. L’île bénéficie de plus de 2 700 heures de soleil par an dans plusieurs microrégions.

L’hydraulique demeure aujourd’hui la première source d’électricité renouvelable grâce aux barrages de Calacuccia, Sampolo et Tolla. Le solaire connaît également une progression rapide.

Selon la Programmation pluriannuelle de l’énergie, les énergies renouvelables pourraient représenter plus de 40 % de la production électrique insulaire dans les prochaines années et dépasser la moitié du mix énergétique à plus long terme.

Mais cette transition suppose des investissements importants dans le stockage afin de compenser l’intermittence de la production solaire. Batteries de grande capacité, stations de transfert d’énergie et réseaux intelligents devraient jouer un rôle croissant au cours des prochaines décennies.



Une facture énergétique croissante

Le changement climatique risque également de peser sur le budget des ménages. Un climatiseur utilisé quotidiennement pendant l’été représente plusieurs centaines de kilowattheures supplémentaires par foyer.

Les collectivités, les hôpitaux, les hôtels et les établissements publics sont confrontés à la même réalité. Ils doivent refroidir davantage de bâtiments pendant des périodes plus longues.



Un enjeu de souveraineté

L’énergie apparaît ainsi comme l’un des grands défis du réchauffement climatique. Une île plus chaude consomme davantage d’électricité. Une consommation plus élevée nécessite davantage de production alors même que les contraintes environnementales se renforcent.

Derrière ces enjeux techniques se dessine une question essentielle : la capacité de la Corse à réduire sa dépendance énergétique tout en répondant à une demande appelée à progresser fortement dans les décennies à venir. Cette capacité constituera l’un des principaux facteurs de résilience de l’île face au climat du XXIe siècle.



Antoine Mattei

SUITE DU DOSSIER DANS EDITION DEBUT JUILLET
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