• Le doyen de la presse Européenne

L’enfance abimée

La parole des enfants toujours contestée

L’enfance abimée



Le 20 octobre 1996, plus de 300 000 personnes défilent dans les rues de Bruxelles après l'affaire Dutroux. Derrière les fleurs blanches, elles dénoncent moins un criminel que les défaillances d'un système incapable de protéger les enfants malgré les alertes accumulées. Trente ans plus tard, l'affaire Lyhanna provoque en France la même sidération. Les gouvernements ont changé, les lois se sont multipliées, les discours se sont succédé, mais les mêmes failles réapparaissent. Chaque drame révèle des procédures en attente, des signalements insuffisamment exploités, des services débordés et des institutions qui réagissent après coup. La seule différence est que les noms des victimes changent.

Le pays des circulaires

La France ne manque ni de lois ni de règlements. Elle produit même une quantité impressionnante de textes, de circulaires et de protocoles. Chaque émotion nationale donne naissance à une nouvelle réforme. Chaque scandale provoque une nouvelle annonce.
Cette agitation permanente masque pourtant une faiblesse plus profonde : l'incapacité à construire des politiques de long terme. Les responsables publics vivent au rythme des chaînes d'information et des réseaux sociaux. Ils répondent à l'événement du jour mais préparent rarement les besoins des dix prochaines années. Or protéger les enfants exige autre chose que des déclarations. Il faut davantage de magistrats, d'enquêteurs spécialisés, de psychologues, de médecins experts et de structures adaptées. Ces investissements sont coûteux, peu spectaculaires et produisent leurs effets lentement. Ils sont donc moins visibles que les annonces ministérielles.

L'exemple espagnol

La comparaison avec l'Espagne est éclairante. Depuis plus de vingt ans, ce pays a développé une politique cohérente contre les violences faites aux femmes et aux mineurs, avec des juridictions spécialisées, des procédures simplifiées et des moyens renforcés. Tout n'y est pas parfait, mais l'Espagne a compris qu'une politique publique se construit sur plusieurs années. La France préfère souvent l'accumulation de mesures ponctuelles et la réaction immédiate aux crises médiatiques.

La parole des enfants toujours contestée

L'affaire Lyhanna rappelle également une réalité dérangeante : la parole des enfants continue souvent d'être mise en doute. Les spécialistes des violences sexuelles le répètent depuis longtemps. Les révélations des mineurs sont fréquemment minimisées, retardées ou noyées dans des procédures interminables. Cette difficulté apparaît particulièrement dans les affaires d'inceste. Des centaines de milliers d'enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. Pourtant, ces dossiers restent parmi les plus difficiles à faire émerger. La peur du scandale familial, le silence de l'entourage et parfois l'incrédulité des adultes continuent de protéger les agresseurs. Parallèlement, les professionnels constatent une hausse préoccupante des violences sexuelles commises par des mineurs. L'accès précoce à la pornographie et la banalisation de certains comportements alimentent un phénomène que les statistiques judiciaires confirment année après année.

Assumer ses responsabilités

Dans ce contexte, la réaction de Gérald Darmanin pose question. Il est légitime de rechercher les erreurs commises dans le traitement des dossiers. Mais un garde des Sceaux n'est pas un simple observateur du fonctionnement judiciaire. Les procureurs agissent sous son autorité, les priorités pénales sont définies par son ministère et les moyens des juridictions dépendent des choix budgétaires du gouvernement. Lorsqu'un système révèle ses failles, la responsabilité ne peut donc s'arrêter aux échelons subalternes. Elle remonte naturellement jusqu'au sommet.
Il fut un temps où un ministre considérait qu'un échec majeur engageait son honneur. Il proposait sa démission, quitte à ce qu'elle soit refusée. Le geste rappelait que l'exercice du pouvoir implique d'assumer les conséquences des dysfonctionnements de son administration.
Trente ans après Bruxelles, la question n'est plus de savoir ce qui ne fonctionne pas. Nous le savons depuis longtemps. La véritable interrogation est de comprendre pourquoi chaque génération redécouvre les mêmes défaillances, pleure les mêmes victimes et entend les mêmes promesses sans que les leçons ne semblent jamais pleinement tirées.

GXC
Crédit illustration : D.R
Partager :