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Le bonheur des autres

Le 29 juin 2026, Simon Porte Jacquemus défile au pied du Phare de la Pietra, à Île-Rousse.

Le bonheur des autres



Le 29 juin 2026, Simon Porte Jacquemus défile au pied du Phare de la Pietra, à Île-Rousse. Sa collection s’intitule « Le Bonheur ». Le titre semble avoir été écrit pour la Corse — terre que les créatifs, les artistes et les fortunés du monde entier ont érigée en symbole d’une vie accomplie. Mais ce désir croissant interroge : de quel bonheur parle-t-on, et pour qui ?


Territoire élu

Le choix de Jacquemus n’est pas une surprise de saison. Il confirme une tendance lourde : la Corse est devenue, depuis une vingtaine d’années, le décor privilégié des rêves de ceux qui peuvent se les offrir. La Balagne, en particulier, concentre une géographie sociale inédite. Jacques Dutronc y réside depuis plus de cinquante ans, à Monticello. Son fils Thomas a posé ses valises à Lumio — même commune que Laetitia Casta, enfant du pays devenue l’un des visages les plus reconnaissables de la mode mondiale. Catherine Frot, Isabelle Adjani, Michel Fugain : la liste des résidents célèbres ressemble à un générique de film.
Ce n’est pas l’excentricité qui attire, mais quelque chose de plus fondamental. Simon Porte Jacquemus, lui-même issu d’un village provençal, évoque « un lieu d’une beauté et d’une signification historique exceptionnelles ». La marque a d’ailleurs annoncé un partenariat avec la ville d’Île-Rousse pour contribuer à la restauration du phare — geste symbolique autant que commercial. Pour le défilé, un casting a été ouvert exclusivement aux Corses de plus de 18 ans : façon d’ancrer l’événement dans le local, ou de s’en donner l’apparence.

Le revers de la carte postale

Ce désir d’île produit des effets concrets sur ceux qui y vivent à l’année. Selon l’INSEE, un logement sur trois en Corse est une résidence secondaire — un taux qui frôle les 80 % dans certaines communes du littoral. La croissance démographique annuelle de 1,1 %, soit le double de la moyenne nationale, ne traduit pas un baby-boom local, mais un afflux de nouveaux résidents attirés par la qualité de vie, le télétravail, ou une retraite rêvée les pieds dans l’eau.
Les prix au m² dans les communes prisées de la Balagne rivalisent désormais avec ceux de Bordeaux ou Lyon, rendant l’accession à la propriété hors de portée pour une large part des ménages locaux. Le marché immobilier absorbe cette pression sans fléchir : rare, cher, structurellement tendu. La DREAL Corse a finalisé en juin 2025 un plan territorialisé de relance de la production de logements, reconnaissant implicitement que l’offre ne suit plus. Pendant les municipales 2026, le logement s’est imposé comme le premier thème de campagne dans plusieurs communes de l’île. Ce n’est pas un hasard : entre les locaux qui peinent à se loger et les résidences secondaires fermées dix mois sur douze, la tension est palpable — et politique.

L’île en question

La Corse n’est pas la première à naviguer entre attractivité et saturation. Ibiza, les îles grecques, Bali : partout, la même arithmétique finit par s’imposer. Ce que le monde vient y chercher — l’authenticité, la nature préservée, une certaine lenteur — se dégrade à mesure qu’il arrive. La différence corse tient peut-être à ceci : l’île a une identité culturelle et politique suffisamment affirmée pour poser la question autrement que comme une fatalité touristique. La Collectivité de Corse exerce des compétences propres en matière d’urbanisme et d’aménagement du territoire. Le PADDUC — Plan d’Aménagement et de Développement durable de la Corse — encadre, du moins en théorie, la consommation foncière et la protection des espaces naturels.
Ce cadre réglementaire existe. La question est de savoir si la volonté politique de l’activer face aux intérêts économiques du tourisme et de l’immobilier de prestige est, elle, à la hauteur. Le défilé Jacquemus — diffusé en direct sur Instagram et YouTube devant un parterre soigneusement limité de presse et d’amis de la maison — illustre bien l’ambivalence du moment. La Corse rayonne, et elle le sait. Ce que Jacquemus vend, c’est une image de la Corse, et c’est cette image que l’île devra décider d’habiter ou de réguler. Mais entre le phare restauré par une maison de luxe parisienne et les familles corses qui ne trouvent plus à se loger dans leurs propres villages, la distance n’est pas qu’esthétique. Elle est structurelle. Reste à savoir si cette notoriété nouvelle deviendra un levier de développement maîtrisé, ou simplement le décor d’un bonheur importé.

Maria Mariana

Crédits photographiques
11530_2026-06-26_Terrain paysage avec épingle.jpg : © freepik
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