• Le doyen de la presse Européenne

Après le vote à l’Assemblée nationale ...

Faute de grives, le nationalisme mange des merles ou broie du noir

Après le vote à l’Assemblée nationale : faute de grives, le nationalisme mange des merles ou broie du noir



Le 25 juin dernier, durant la session de l’Assemblée de Corse, une séquence a permis de connaître le ressenti des principales forces nationalistes après l’adoption, en première lecture par l’Assemblée nationale, du projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République. Retenue et prudence ; contre mauvaise fortune, bon cœur ; pas contents ; si l’on excepte la satisfaction et l’optimisme de Gilles Simeoni, ce ressenti peut se résumer ainsi : faute de grives, le nationalisme mange des merles ou broie du noir.


Historique  ?


Gilles Simeoni a affiché sa satisfaction en affirmant notamment que le vote à l’Assemblée nationale était « historique ». Rien d’étonnant, car l’ancien président du Conseil exécutif affectionne user de cet adjectif quand une situation ou un événement de quelque importance lui est favorable. Cependant, il convient de reconnaître qu’il avait quelques bonnes raisons d’être satisfait et d’estimer avoir vécu un événement « historique » au Palais de Bourbon (lui et plusieurs autres élus corses de tous bords avaient fait le déplacement pour assister au vote). Il avait été une des deux chevilles ouvrières ayant conduit le processus Beauvau jusqu’à l’écriture constitutionnelle (l’autre étant Gérald Darmanin). L’Assemblée nationale en votant en faveur de l’autonomie de la Corse, même si les contours et le contenu de cette autonomie restent flous et risquent fort de changer de forme et de volume lors du passage à la moulinette sénatoriale, a reconnu la légitimité de la revendication autonomiste. Le vote des députés a validé pour l’heure la pertinence et l’efficience de la stratégie du temps long, du dialogue démocratique et de la voie électorale dont use l’ancien président du Conseil exécutif ; démarche qu’il a d’ailleurs ainsi évoquée : « Nous essayons d’accomplir, pas à pas, de nous rapprocher des objectifs qui sont les nôtres, et dont nous savons qu’ils doivent se construire patiemment au fil du temps et par la démocratie ». Par ailleurs, Gilles Simeoni a ajouté une touche d’optimisme à son intervention en invitant Jean-Martin Mondoloni, le président du groupe de droite Un Soffiu Novu, à s’affranchir « d’une forme de pessimisme » et à faire « le pari de l’espoir » et en concluant : « Aujourd’hui, plus que jamais, je sais que nous allons réussir ».

Retenue et prudence


Gilles Giovannangeli, l’encore tout nouveau président du Conseil exécutif, a pour sa part fait dans la retenue et la prudence. « Il me semble que nous sommes là où nous voulions être, même si le parcours a été long, parfois difficile » a-t-il affirmé avant d’ajouter « Le chemin qui reste à parcourir sera tout aussi long et tout aussi difficile. » D’ailleurs, il a énoncé les étapes ce chemin : le danger représenté par un agenda politique comprenant des élections présidentielles et législatives, l’examen du projet de loi par le Sénat, le vote du Congrès de Versailles.
Gilles Giovannangeli s’est par ailleurs bien gardé de ne pas partager les lauriers. En effet, il a mis en exergue que le vote favorable de l’Assemblée nationale avait été le produit « d’un parcours de lutte » et était la traduction du travail accompli par les groupes de l’Assemblée de Corse et les parlementaires corses qui soutenaient le projet de loi, ainsi que du soutien exprimé par 260 maires.
Romain Colonna, le président du groupe Fà Populu Inseme, a lui aussi fait preuve de retenue. En effet, en rappelant que son groupe restait attaché à la délibération « Autonomia » votée le 5 juillet 2023 par l’Assemblée de Corse et en assumant le choix du compromis, il a implicitement reconnu qu’il avait fallu faire la part du feu à l’Assemblée nationale et qu’il convenait de ne pas trop pavoiser : « Il y avait deux solutions. La première était que nous nous en allions, en disant que le compromis ne nous intéresse pas, que nous avons été élus démocratiquement, et qu’il faut tout prendre sinon rien. Nous n’avons pas choisi cette voie-là […] Nous devions nous accorder sur un accord politique qui puisse apporter une solution politique à ce pays, à ses enfants, donner d’espoir, nous permettre d’avancer, nous permettre de favoriser la prospérité de notre peuple et de maintenir l’essentiel sur les questions linguistiques, identitaires, de pouvoir se projeter pour les années à venir ».
Le parti de Gilles Giovannangeli et Romain Colonna a d’ailleurs lui aussi opté pour la retenue. En effet, Femu a Corsica s’est sobrement félicité du respect par l’Assemblée nationale de « l’esprit de l’Accord de Beauvau du 11 mars 2024, conclu entre la Corse et le Gouvernement français et entériné à une écrasante majorité par l’Assemblée de Corse » et souligné que rien n’était encore acquis : « Da l’Assemblea naziunali francesi à u Cungressu, da a riforma custituziunali à a leghji urganica, nantu à a strada petricosa di l’emancipazioni, cuntinuemu u cumbattu pà a Corsica, u Populu corsu è l’Autunumia. »

Contre mauvaise fortune, bon cœur


Paul-Félix Benedetti, le président du groupe Core in Fronte, est resté bien campé dans le positionnement habituel de son parti : le pragmatisme consistant à accompagner la démarche siméoniste pour tirer profit de gains éventuels, tout en prenant soin de se différencier. Il a salué le vote de l’Assemblée nationale comme représentant une victoire du nationalisme et donc de son parti : « Je considère qu’il s’est passé un bon match à Paris que nous avons gagné », tout en rappelant : « Je suis toujours indépendantiste, en soulignant que la souveraineté relève “d’un autre match” et en affirmant que la révision constitutionnelle “n’est pas la fin d’un combat, mais la fin d’un cycle” et n’est en réalité qu’un “palier” avant d’autres avancées.
Par ailleurs, sans doute anticipant que ses troupes aient pu être troublées par les compromis consentis, il a laborieusement expliqué que le peuple corse avait été de facto reconnu : “Dans un texte, écrit en bon ou en mauvais français, bien ou mal accordé, avec des adjectifs, des verbes ou des proverbes qui ne sont peut-être pas adaptés, on écrit qu’il y a un groupe humain - que l’on appelle communauté, que l’on appelle peuple ou comme on veut - qui est sur une terre qui s’appelle la Corse qu’on lui concède qu’il a un lien fort à une langue, à une histoire et à sa terre.” Jean-Christophe Angelini, le président du groupe Avanzemu, a de son côté souligné avec satisfaction que le vote des députés avait montré qu’un des États les plus archaïques d’Europe était capable d’évoluer. Il a cependant aussi reconnu et assumé que les parlementaires corses avaient dû consentir à des compromis qui au fond lui coûtaient mais qu’il jugeait nécessaires : “Nous avons dit pendant des années qu’il ne fallait pas de compromis sur le compromis. Et il a pourtant fallu en faire.
Si j’avais été à la place de nos députés, j’aurais peut-être fait la même chose. Il y a eu un esprit de responsabilité. L’histoire nous dira si on est allé trop loin ou pas assez.” En revanche, il a exclu toute compromission : “Personne ne peut dire que l’on a bradé un demi-siècle de lutte.” Paul-Félix Benedetti et Jean-Christophe Angelini ont au fond exprimé faire contre mauvaise fortune, bon cœur.

Les pas contents


Josepha Giacometti Piredda est restée dans le droit fil de ses prises de position passées relatives au processus Beauvau et au projet de loi. Elle a réaffirmé que son opposition au projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République ne résultait ni d’un refus de l’autonomie, celle-ci pouvant être “une étape transitoire acceptable”, ni du compromis, mais du contenu du texte. Elle a en effet dénoncé une retraite en rase campagne de la partie corse : “Ce n’est pas en affaiblissant les positions qu’on désarme les jacobins les plus rétrogrades. Vous les avez vus, ils se sont déchaînés en Corse comme en France [...] J’ai entendu ‘nous avons préservé l’essentiel’. Moi je vous demande très sincèrement qu’est-ce que c’est l’essentiel aujourd’hui ? [...]
Qu’est-ce qui est acceptable dans ce qui reste ? Pour moi ce n’est déjà plus acceptable [...] Aujourd’hui ce n’est pas un pas que l’on franchit c’est un piège”. Bien qu’étant en délicatesse avec Nazione dont elle reste, encore à ce jour, la voix à l’Assemblée de Corse, elle a exprimé un ressenti similaire à celui du parti indépendantiste (dévoilé dans un communiqué) : “Derrière les annonces et les discours officiels, la réalité reste celle d’une dépendance politique persistante à l’égard de l’État français et de son pouvoir central. La Corse demeurerait privée des moyens juridiques indispensables pour décider elle-même dans les domaines essentiels qui concernent son avenir. Plus préoccupant encore, le peuple corse, au cœur des revendications nationales depuis des décennies, est réduit à la notion de ‘communauté insulaire’ sans aucune consistance juridique.
Cette substitution n’est pas anodine : elle efface la dimension historique, culturelle et politique du peuple corse pour la diluer dans une définition administrative qui ne reconnaît aucun droit collectif spécifique […] C’est pourquoi Nazione ne peut accepter ce qui est présenté comme une avancée historique. Une véritable autonomie suppose des pouvoirs réels, des garanties constitutionnelles solides, la reconnaissance du peuple corse et la capacité effective de décider de notre avenir collectif, c’est-à-dire son droit à l’autodétermination”. Le “statut de Beauvau” est, depuis l’origine, une régression puisqu’il grave dans le marbre constitutionnel français un système qui nie les droits du peuple corse, ne reconnaît nullement un véritable pouvoir législatif semblable à celui dont disposent a minima la plupart des régions européennes, ferme la porte au statut de résident, à l’officialité de la langue, à la corsisation des emplois ainsi qu’à un corps électoral spécifique. »

Ressenti aussi perceptible sur les réseaux sociaux


Retenue et prudence, contre mauvaise fortune bon cœur, pas contents, si l’on excepte la satisfaction et l’optimisme de Gilles Simeoni (fort compréhensible, car obtenir l’octroi d’une autonomie a toujours été au cœur de sa vie militante et peut désormais devenir réalité), le ressenti des principales forces nationalistes après l’adoption, en première lecture par l’Assemblée nationale, du projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République nationaliste peut se résumer ainsi : faute de grives, le nationalisme mange des merles ou broie du noir. Ce ressenti est aussi perceptible sur les réseaux sociaux. De nombreux posts évoquent un prendre ce qui vient vaut mieux que rien ou de la colère et de la frustration du fait que l’autonomie qui s’annonce est jugée au rabais.
Le groupe de réflexion I Chjassi di u Cumunu composé de militants historiques qu’anime Pierre Poggioli, même s’il préconise de ne pas aller à la rupture, est lui aussi loin d’être satisfait et appelle à poursuivre la lutte : « Au vu des débats, des interventions des uns et des autres, des propositions des différents partis, de leurs amendements, nous avons été agacés, outrés, choqués, en colère, voire dégoûtés par l’incompréhension, naturelle ou volontaire, la méconnaissance, voire le mépris et le peu de considération portés à notre peuple et son combat d’émancipation […] Nous suivons et suivrons avec attention tous les déroulements actuels, les votes futurs AN et Sénat (et plus tard le vote du Congrès, puis le Référendum)) et donnerons note analyse finale sur la démarche, mais d’ores et déjà pour notre groupe, si ce cheminement-parcours du combattant conduit à un nouveau statut final qui ne nous agrée pas, — et la teneur de certains débats quant au contenu de ce statut envisagé, nous inquiètent —, au vu de tous les combats et sacrifices de tant de militants depuis le début, nous considérerons que cette démarche d’autonomie sera nulle et non avenue. Le peuple corse devra alors reprendre et poursuivre le chemin du long combat pour l’émancipation, que nous accompagnerons, car notre foi, nos convictions et nos espoirs pour notre peuple et ses droits imprescriptibles et inaliénables sur sa terre sont toujours là, même si le temps a passé et si nos vingt ans sont derrière nous. »

Pierre Corsi
illustration : D.R
Partager :