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Orgueil, peurs et préjugés

Les débats sur l’autonomie de la Corse auront révélé à quel point la discussion demeure prisonnière d’idées reçues, de peurs anciennes et d’orgueils contradictoires.

Orgueil, peurs et préjugés



Les débats sur l’autonomie de la Corse auront révélé à quel point la discussion demeure prisonnière d’idées reçues, de peurs anciennes et d’orgueils contradictoires. Pendant plusieurs jours, députés, ministres et élus corses ont débattu avec passion. Pourtant, une question essentielle est restée largement sans réponse : en quoi l’autonomie améliorera-t-elle concrètement la vie des Corses ?


La grande absente : la Corse réelle

On a beaucoup parlé de République indivisible, de risque de contagion institutionnelle ou des conséquences pour les autres territoires. On a beaucoup moins parlé de la Corse elle-même. Or la vraie question n’est pas de savoir si l’île est singulière. Tout le monde en convient. La vraie question est de savoir ce que l’autonomie permettra de faire demain qui ne peut être fait aujourd’hui.
Sur ce point, les autonomistes n’ont pas toujours été convaincants. Comment l’autonomie permettra-t-elle de réduire les inégalités sociales ? Comment facilitera-t-elle la transition énergétique ? Comment résoudra-t-elle enfin la question des déchets ? Comment permettra-t-elle de mieux maîtriser le foncier ou de lutter contre la spéculation immobilière ? Ces interrogations sont d’autant plus légitimes que les nationalistes dirigent les principales institutions insulaires depuis près d’une décennie. Les électeurs sont en droit d’attendre autre chose qu’une promesse institutionnelle. Ils veulent savoir quels changements concrets l’autonomie apportera à leur vie quotidienne.

La peur mafieuse

À l’inverse, les adversaires du projet ont parfois eux aussi cédé à des raisonnements contestables. La question mafieuse est devenue l’un des thèmes récurrents du débat. Écartons rapidement l’argument de François-Xavier Ceccoli qui n’a fait qu’ajouter un motif supplémentaire à son refus de l’autonomie.
Plus surprenante est la position du collectif Massimu Susini. À entendre certains de ses représentants, l’autonomie constituerait presque un facteur d’aggravation du phénomène mafieux. L’argument laisse perplexe. Comme si un statut d’autonomie empêchait soudain la police nationale, la justice ou les services de renseignement d’agir. Comme si autonomie et indépendance étaient devenues synonymes.
Pourtant, une grande partie de l’Europe fonctionne selon des principes fédéraux ou régionalisés beaucoup plus poussés que ceux envisagés pour la Corse. Ces statuts n’ont ni favorisé ni empêché à eux seuls le développement de la criminalité organisée. Les mafias prospèrent sur la faiblesse des institutions, la corruption ou l’argent facile, non sur le degré d’autonomie d’une collectivité. Poussé jusqu’à son terme, le raisonnement consistant à refuser toute évolution institutionnelle au nom du risque mafieux conduit à une impasse : si l’existence du crime organisé interdit toute réforme, alors plus rien ne pourra jamais évoluer.

Une stratégie solitaire

Mais le paradoxe le plus intéressant concerne sans doute les autonomistes eux-mêmes. Depuis des années, ils expliquent que le cas corse est unique, singulier et incomparable. Historiquement et culturellement, l’argument se défend. Politiquement, il a peut-être constitué une erreur.
En présentant la revendication corse comme totalement à part, les nationalistes se sont retrouvés seuls face à une Assemblée nationale profondément conservatrice sur les questions institutionnelles. Une autre stratégie était possible : construire des convergences avec les Bretons, les Basques, les Alsaciens ou les Occitans afin de transformer une revendication insulaire en réflexion nationale sur l’organisation territoriale de la France.
Face à une demande portée par la seule Corse, beaucoup de parlementaires ont retrouvé leurs réflexes habituels : République indivisible, unité nationale, égalité territoriale, indivisibilité du peuple français. Il était prévisible qu’une telle culture politique réagisse avec méfiance. Une revendication portée simultanément par plusieurs régions aurait sans doute été plus difficile à marginaliser et aurait permis de construire un véritable rapport de force.
Au fond, chacun est resté prisonnier de ses certitudes. Les opposants ont souvent agité des peurs excessives. Les partisans ont parfois surestimé les vertus de la réforme. Entre les deux, la Corse réelle, celle qui cherche des réponses à ses difficultés économiques, sociales et environnementales, a souvent disparu derrière les symboles. C’est peut-être la principale faiblesse d’un débat qui prétendait pourtant dessiner l’avenir de l’île.

J.-F. Lanfranchi
Crédit illustratiuon : D.R
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