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L'eau corse : l'abondance qui se raréfie

La Corse jouit d'une réputation d'île humide aux crues spectaculaires. Pourtant,......

L'eau corse : l'abondance qui se raréfie




La Corse jouit d'une réputation d'île humide aux crues spectaculaires. Pourtant, depuis trois ans, sa situation hydraulique se dégrade à un rythme qui surprend. Sécheresses estivales prolongées, déficit pluviométrique cumulé, tensions accrues sur les réserves : l'île connaît une mutation qui redessine les rapports entre agriculture, tourisme et accès à l'eau.


Abondance trompeuse


La Corse reçoit annuellement 800 à 1200 mm de précipitations, contre 700 mm en moyenne pour la France métropolitaine. Ses réservoirs et barrages — Calacuccia, Ospedale, Capanelle — disposaient jusqu'à récemment de stocks régulièrement reconstitués. Or, entre 2020 et 2023, les niveaux de remplissage ont chuté d'une moyenne de 35 % lors des étés critiques. En 2022, à la fin de l'été, le barrage de Calacuccia — le plus important de l'île avec 85 millions de mètres cubes — affichait un taux inférieur à 40 %, situation inédite depuis deux décennies. La Haute-Corse et la Corse-du-Sud ont connu des déficits hydriques cumulés estimés à 180 jours sans pluie significative sur la période de juin à septembre 2022 — soit une anomalie marquée comparée aux données historiques. Cette transformation résulte d'une conjonction de facteurs. Le dérèglement climatique allonge les périodes de sécheresse estivale et repousse l'arrivée des pluies automnales. Parallèlement, les besoins augmentent : le tourisme de masse, qui draine quelque 3 millions de visiteurs annuels, fait exploser la consommation urbaine de juillet à septembre. Entre 2015 et 2023, la consommation d'eau agricole et touristique a progressé de 15 %. Les comités de ressources en eau, réunissant tous les acteurs concernés par la gestion de l’eau, sont en alerte sur les réserves pour lancer les « vigilances sécheresse » en cas de nécessité.


Les tensions invisibles


L'agriculture locale demeure dépendante de l'irrigation. Selon la chambre d'agriculture de Corse, environ 40 % de la production agricole commercialisée repose sur des apports hydriques contrôlés. Or, les prélèvements agricoles — concentrés en juillet-août — coïncident avec les moments de pénurie. Les agriculteurs des vallées du Tavignano et du Golo, historiquement habitués à une disponibilité régulière, se trouvent confrontés à des rationnements inattendus. Parallèlement, le tourisme estival absorbe 30 à 40 % des réserves disponibles pour hôtels, campings, fontaines publiques. Entre agriculture et tourisme émerge un clivage croissant. Le secteur touristique représente 25 % du PIB régional ; les agriculteurs, moins visiblement, trouvent leurs demandes moins audibles. Les communes rurales confrontées à des coupures intermittentes cristallisent une tension politique. Des élus locaux, notamment en Corse-du-Sud, ont dénoncé publiquement la gestion centralisée des réserves, accusant l'Agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse (AERM) de favoriser les zones touristiques. Cette critique soulève une interrogation plus large : qui décide de l'allocation de ressources devenues rares ? Le jeu demeure opaque, arbitré par des techniciens, non par des assemblées délibératives visibles.


L'eau corse dans le monde qui change


Les climatologues sont unanimes : cette amélioration temporaire ne constitue pas une inversion de tendance. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) projette pour la Méditerranée une aggravation progressive du stress hydrique. À l'horizon 2050, les zones côtières connaîtront 20 à 30 % de précipitations supplémentaires perdues à l'évaporation. La Corse se situe à un carrefour. Continuer à gérer l'eau selon les règles passées — allocation libre selon la demande — conduira à des tensions explosives. Investir dans de nouveaux barrages impose des coûts énergétiques considérables. Réorienter l'agriculture vers des cultures moins exigeantes exige un accompagnement économique. Aucune de ces solutions n'émerge aujourd'hui. Les collectivités, régions et État discutent sans décider. Pendant ce temps, les réservoirs se remplissent différemment chaque année. La situation du début d’été est rassurante : les réserves hydriques sont satisfaisantes grâce à un hiver généreux, mais il fait déjà très chaud et l’île fait face à un déficit pluviométrique. Reste à savoir si une crise hydraulique manifeste pourra contraindre à des choix longtemps différés, ou si la Corse adaptera son modèle trop tard.


Maria Mariana


Crédits photographiques
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