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90 ans de la synagogue Beth Meïr

L’histoire d’une communauté née de l’exil et enracinée en Corse

90 ans de la synagogue Beth Meïr : l’histoire d’une communauté née de l’exil et enracinée en Corse


Le 27 juillet dernier, la synagogue Beth Meïr a célébré son 90ᵉ anniversaire lors d’une cérémonie empreinte de solennité et d’émotion. Dans ce lieu discret du centre ancien de Bastia, responsables religieux, élus, représentants de l’État, et membres de la communauté se sont réunis pour rendre hommage à un édifice symbolique. Seule synagogue consistoriale de Corse, Beth Meïr raconte près d’un siècle d’une histoire profondément liée à celle de l’île : celle de familles juives françaises contraintes de fuir l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, accueillies en Corse avant d’y reconstruire leur vie.


Autour d’Élie Korchia, président du Consistoire central israélite de France, de Gérard Levy, président de la synagogue et de l’Association cultuelle israélite de Corse, étaient notamment présents le maire de Bastia, Gilles Simeoni, le cardinal François-Xavier Bustillo, évêque de Corse, le consul général du Royaume du Maroc à Bastia, Mohamed Moutaouakel, ainsi que de nombreux élus, représentants de l’État et personnalités des différentes confessions.
La diversité des participants témoigne du rôle particulier que joue aujourd’hui la synagogue dans le paysage patrimonial et spirituel de la Corse. Au-delà de la communauté juive, Beth Meïr est devenue un symbole de dialogue, de mémoire et de coexistence.
« Nous devons garder cette maison ouverte, vivante et accueillante. C’est un lieu d’échange », a déclaré Gérard Levy devant l’assemblée. Évoquant la Méditerranée comme « un espace qui a vu naître tant de civilisations » et la Corse comme « une île qui nous rassemble », il a rappelé combien l’histoire de cette synagogue dépasse les frontières de la seule pratique religieuse.

Une histoire qui commence dans les tourments de la Première Guerre mondiale

L’histoire de Beth Meïr ne débute pourtant pas en 1934, année de son installation dans l’immeuble de la rue du Castagno. Elle prend racine près de vingt ans plus tôt, lors de la Première Guerre mondiale, comme nous l’explique Clémence Levy, historienne.
« Au début du XXᵉ siècle, d’importantes communautés juives vivent encore au sein de l’Empire ottoman, de l’Égypte à la Syrie, en passant par la Palestine, le Liban ou encore l’Irak. Parmi elles figurent de nombreuses familles originaires d’Afrique du Nord, notamment d’Algérie, devenues françaises après le décret Crémieux de 1870 ».
Lorsque l’Empire ottoman entre en guerre aux côtés des Empires centraux, ces ressortissants français se retrouvent dans une situation particulièrement périlleuse. Considérés comme des ressortissants d’une puissance ennemie, certains sont sommés de renoncer à leur nationalité française. Le climat politique se dégrade rapidement, dans un contexte marqué par les violences qui frappent plusieurs minorités de l’Empire.
Face à cette crise humanitaire, une vaste opération d’évacuation est organisée grâce à l’intervention des autorités françaises, britanniques et américaines.
Rassemblés dans le port de Jaffa, les réfugiés embarquent vers Alexandrie, en Égypte. Devant l’afflux de populations déplacées, ils sont ensuite dirigés vers la Crète avant qu’une partie d’entre eux ne soit envoyée en Corse, où, en décembre 1915, 744 hommes, femmes et enfants débarquent à Ajaccio. Une partie de ces familles rejoint ensuite Bastia où elles passeront la majeure partie de la guerre.
À l’époque, personne n’imagine que ce refuge provisoire deviendra pour plusieurs d’entre elles une véritable terre d’adoption.

La famille Toledano, au cœur de la naissance de la communauté

Parmi ces réfugiés figure la famille Toledano. Léon Toledano fait partie des premiers à repartir en Terre sainte après la guerre. En 1920, il quitte la Corse, mais conserve un souvenir profondément marqué par l’accueil reçu sur l’île. Selon les témoignages recueillis par la communauté, il raconte autour de lui la bienveillance des Corses, la sécurité retrouvée et la qualité de vie découverte à Bastia. Ses récits convainquent plusieurs familles de revenir s’installer définitivement en Corse. Son frère, Meïr Toledano, arrive à Bastia en 1924. Rabbin, il devient rapidement le guide spirituel de cette jeune communauté.
Les premiers offices sont célébrés dans une modeste synagogue située rue de l’Indépendance, aujourd’hui disparue. Autour de ce premier lieu de culte, la communauté s’organise progressivement.
Commerçants, artisans et entrepreneurs participent activement à la vie économique de Bastia. Les familles se multiplient et la communauté connaît une croissance rapide, comptant bientôt plusieurs centaines de membres. Dix ans plus tard, en 1934, elle acquiert un appartement situé rue du Castagno.
Transformé en synagogue, le bâtiment conserve encore aujourd’hui son architecture typique des immeubles des années 1930. C’est dans ces murs que naît officiellement la synagogue Beth Meïr, devenue depuis le cœur du judaïsme organisé en Corse.
L’anniversaire célébré cette année possède une portée essentiellement symbolique, puisque le bâtiment approche désormais de son centenaire. Mais ces 90 ans rappellent avant tout l’enracinement durable d’une communauté qui a trouvé en Corse une seconde patrie.

Une intégration exemplaire

Au fil des décennies, les familles juives s’intègrent pleinement à la société bastiaise. Les enfants fréquentent les écoles de la ville, apprennent la langue corse et grandissent au contact de leurs camarades insulaires. Les commerces tenus par des familles juives participent à l’essor économique de Bastia, tandis que les traditions religieuses continuent d’être célébrées dans l’intimité de la synagogue. Cette intégration, sans renoncement à l’identité, constitue l’une des particularités de l’histoire de la communauté.
« Discrétion ne signifie pas disparition », rappelle Clémence Levy. « Nous sommes présents depuis plus de quatre-vingt-dix ans. Nous avons une double identité : corse et juive. »
Cette réalité a également été saluée par Gilles Simeoni lors de la cérémonie.
« Ces Juifs vont devenir Corses et Bastiais. Ils resteront profondément juifs tout en devenant des Corses. »

La Seconde Guerre mondiale, une page essentielle de la mémoire corse

L’histoire de la communauté juive de Bastia est également indissociable de celle de la Corse pendant la Seconde Guerre mondiale. À partir de novembre 1942, l’île est occupée par les troupes italiennes, qui refusent d’appliquer les mesures de déportation exigées par l’Allemagne nazie. Après l’armistice italien de septembre 1943, la Corse devient le premier département français libéré. Cette situation particulière a permis d’éviter qu’aucun Juif ne soit déporté depuis le territoire corse. Si certains durent se cacher ou faire preuve de prudence, la solidarité d’une partie de la population a contribué à protéger les familles juives présentes sur l’île. Cette page d’histoire occupe une place importante dans la mémoire de la communauté.
Lors de la cérémonie anniversaire, Élie Korchia a rappelé cette tradition d’accueil et de fraternité qui caractérise la Corse. Il a évoqué cette formule devenue emblématique : « Chez nous, il n’y a ni chrétien, ni juif ; il y a avant tout des Corses. » Une phrase qui résume l’esprit dans lequel les familles juives ont trouvé leur place au sein de la société insulaire. Le président du Consistoire central a également rappelé les liens historiques entre la Corse et l’organisation du judaïsme français. En 1808, Napoléon Bonaparte crée le système consistorial afin de structurer le culte israélite en France. Depuis 1964, la communauté juive de Corse est officiellement rattachée au Consistoire central, faisant de Beth Meïr la seule synagogue consistoriale de l’île.

Une communauté devenue plus discrète

Comme beaucoup de petites communautés juives françaises, celle de Bastia connaît une évolution démographique importante à partir des années 1970. Le décès du rabbin Meïr Toledano marque la fin d’une époque. Les générations suivantes quittent progressivement la Corse pour leurs études ou leur carrière. De nombreux mariages mixtes contribuent également à la diminution du nombre de fidèles, mais quelques familles demeurent pratiquantes régulières de la synagogue, essentiellement lors des principales fêtes religieuses. Cette réalité n’enlève rien à l’attachement profond que les familles conservent pour ce lieu. Beaucoup reviennent à Bastia à l’occasion des grandes célébrations ou des événements familiaux, perpétuant un lien affectif avec la synagogue de leur enfance.
« La communauté est plus petite, mais elle existe toujours », résument ses responsables. « Notre rôle est désormais autant de préserver un patrimoine que de faire vivre une pratique religieuse. »

Préserver une mémoire unique et développer le dialogue

Au-delà des offices, la synagogue Beth Meïr est devenue un véritable lieu de transmission. L’Association cultuelle israélite de Corse, avec le concours de chercheurs et d’historiens, poursuit un important travail de collecte d’archives, de photographies et de témoignages permettant de retracer le parcours des familles juives de Corse.
Cet anniversaire est avant tout un engagement pour l’avenir, pour que Beth Meïr demeure un lieu de rencontre, de dialogue et de transmission.

Alexandre Santerian
Photos : Alexandre Santerian
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