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"La chasse aux rats" Du théatre coup de point !

La Compagnie Théatre Point d'Ajaccio invitée par la Fabrique de Théatre de Bastia.

« La chasse aux rats » Du théâtre coup de poing !



La Compagnie Théâtre Point d’Ajaccio invitée par La Fabrique de Théâtre de Bastia. Au programme la pièce, « La chasse aux rats » de l’auteur autrichien, Peter Turrini. Un spectacle coup de poing.



« La chasse aux rats » mis en scène par Pierre Salasca est à cent lieues d’un théâtre ronronnant et aseptisé. Un homme. Une femme. Une voiture… Et une décharge. L’homme tire sur les rongeurs pour compenser une impossibilité de tuer ses semblables. Il se défoule. La femme, il l’a draguée dans une boîte. Atteint de virilisme, sa conquête d’un soir il voudrait bien se la faire ! « On se connaît à peine », rétorque -t-elle… Ils vont apprendre à se connaître en se dépouillant des faux-semblants de leur apparence. Postiche, faux cils, maquillage, sac pour elle. Montre, portefeuilles, papiers divers pour lui. Ils jettent tout ce qui leur appartient, fric compris. Ils vident la voiture de tous les objets qui s’y entassent. Dans leur cheminement à la connaissance de l’autre, ils se défont de leurs vêtements.

Le ton de Peter Turrini est dur et brutal à l’image de notre société et des tirs qu’on peut entendre dans la salle. Le texte est âpre, sans concession. La violence des mots se conjugue avec une ironie mordante des dialogues hyper réalistes. Les deux comédiens, Lauriane Baudoin et Antoine Albertini sont parfaits dans des rôles qui n’ont rien d’évidents. Ils savent cependant laisser poindre au détour, parmi tant d’âcreté et de rage, des éclats d’humanité aussi troublants que percutants.

De « La chasse aux rats », première pièce écrite, en 1970, par Peter Turrini, celui-ci a précisé : « C’était un cri, un acte d résistance contre le théâtre en place des années soixante ». L’accueil fut mouvementé !... Elevé dans un village Turrini est fils d’immigré italien moqué, ridiculisé, malmené pat les villageois autrichiens bon teint. Cette filiation n’est sans doute pas pour rien dans sa révolte et dans la manière dont il déchire le voile de bienséance qu’aiment arborer les « gens comme il faut ».

Avant de se lancer dans le théâtre, Peter Turrini a fait tous les métiers : bûcheron, métallurgiste, barman, représentant, manutentionnaire autant d’expériences qui ont nourri ses pièces, ses scénarios de films et de télévision, son livret d’opéra, ses poèmes, ses pamphlets. Il ose de sujets ordinairement considérés mineurs et méprisés. Exemple le dégraissage des ouvriers d’une aciérie dans « Eléments moins performants ». Dans son théâtre pas de happy end car il l’a dit et répété, « Il faut montrer le pire pour que le pire n’arrive pas ».

Michèle Acquaviva-Pache


ENTRETIEN AVEC PIERRE SALASCA


Deux soirs de suite les Bastiais ont pu assister à deux pièces de Peter Turrini : « La chasse aux rats » à La Fabrique de Théâtre et « Sept secondes d’éternité » au théâtre. Est-ce le signe d’un regain d’intérêt pour ce dramaturge autrichien ?
Turrini depuis les débuts de la décennie 70 est constamment joué. Aujourd’hui on le donne pour l’un des premiers auteurs dramatiques européens. Les thèmes qu’il développe sur le monde descendant et sur le monde de l’argent sont toujours actuels. Ses pièces devraient être étudiées dans tous les cours d’art dramatiques.


L’une des particularités de Peter Turrini est l’utilisation de l’allemand dialectal de sa province natale, la Carinthie. Cela vous a-t-il posé problèmes ?
Mon problème a été de trouver la bonne traduction. Transposer son allemand dialectal m’a paru impossible. Turrini est autrichien. Ses pièces ont pour cadre l’Autriche. J’ai suivi son texte mot à mot en requérant mon imaginaire. Je n’ai pas fait une adaptation.


Qu’est-ce qui vous a séduit dans « La chasse aux rats », cette histoire d’un homme et d’une femme dans une décharge ?
La pièce dénonce une société qui se contente des apparences, où chacun s’occupe de soi uniquement. Une société sans amour. Ça j’adhère. J’aime aussi les deux personnages qui ont une véritable existence et dont le spectateur vit la vie !


Dans l’esprit de l’auteur les rats sont des nuisibles. Quelle est la portée symbolique d la pièce ?
L’homme est un nuisible bien pire que le rat… Turrini fait un parallèle entre le rat et l’homme.


La société et la décharge. L’une est le reflet de l’autre et inversement ?
C’est exactement ça ! Turrini met en scène la société des « sans dents », pas celle des embellissements factices. Il nous dit, dans le fond, qu’on est dirigé par des rats suprêmes… Que la politique n’est qu’une affaire de bavardage. Que tant que ça fonctionne ainsi, rien de nouveau n’arrivera.


Quelle était la principale difficulté de la mise en scène ?
Il fallait créer sur scène ce troisième personnage qu’est la voiture à qui parle l’homme, voiture qui est ce qui l’intéresse le plus sur terre. Comment fallait-il faire ? Pour fabriquer cet engin on s’est adressé au Fab Lab de Corte qui a une imprimante 3 D, qui nous a sorti des plaques de bois qu’on peut facilement monter et démonter à volonté. Résultat à part quatre vrais pneus à l’avant… tout est en bois.


Vos deux comédiens, Lauriane Baudoin et Antoine Albertini sont épatants. Comment avez-vous travaillé avec eux ? Leur aspect grotesque, à certains moments, n’est-il pas là pour cacher leurs failles ?
Je mène mes comédiens à la dure avec néanmoins une bonne dose de gentillesse. Je ne supporte pas qu’on me dise : « Je n’y arrive pas ». Je leur montre ce qu’il faut faire : timbre de voix, gestes, mouvements. Avec Antoine on est resté trois jours sur le tout début de la pièce… il était à bout ! Avec lui et Lauriane on a d’abord fait trois jours de travail à la table puis dix jours de répétitions. La construction du décor quant à elle, nous a demandé un mois et demi. Elle était capitale pour que les acteurs se sentent dans le bain.


La scénographie de « La chasse aux rats » est importante. A-t-elle été longue à définir ?
Yann Even fait un remarquable travail de scénographie. Ensemble on a beaucoup discuté. Dialogué. J’ai fait de même avec Pierre Serre pour la musique et la bande son. On a formé une bonne équipe tous les trois avec moi comme patron. C’était essentiel car dans les pièces que je monte le visuel est capital.


Dans le parcours des deux personnages qu’est-ce qui domine : le désespoir ou l’ironie flagrante du sort ?
Indéniablement l’ironie flagrante du sort. Comme dans les très courts courts-métrages d’hier, la chute de la pièce qu’on ne voit pas venir, qu’on ne devine pas à l’avance m’a plu… Passer de la théâtralité à la réalité voilà ce que je recherche.


Pourquoi la voix off à la fin ?
Elle évoque des expériences de laboratoires de années 50 – 60 sur des rats qu’on enfermait dans des cages et qui s’entredéchiraient. Elle nous questionne : va-t-on se comporter en êtres humains ou ainsi que des rats ?


Vos projets en tant que comédien et en tant que metteur en scène ?
Pas trop envie de jouer la comédie. Je voudrais monter une pièce d’un Irlandais qui interroge sur l’affrontement entre l’Irlande et l’Angleterre et qui connote le rapport Corse – France… Le théâtre, pour moi, c’est la liberté que je n’ai pas dans la vie !


Après les confinements le public a-t-il repris facilement le chemin de l’Aghja ?
Pas vraiment. A Ajaccio le politique nous impose des résidences d’artistes en musique qui se concluent par des concerts… mais ça ne marche pas trop ! Pour le théâtre, par contre, le public est là.


Que pensez-vous de l’initiative Bastia – Corsica 2028 ?
Je dis bravo ! A Bastia, côté culture vous êtes mieux dotés que nous à Ajaccio…

Propos recueillis par M.A-P
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