• Le doyen de la presse Européenne

Alphonse Allais rencontre une ponygirl dans l 'autobus ( pastiche )

Je pris l’autobus — ce n’est déjà pas un exploit ,......

Alphonse Allais rencontre une ponygirl dans l’autobus (pastiche)


Je pris l’autobus — ce n’est déjà pas un exploit, mais cela le devient quand l’on a l’âme sensible et la poche légère — et je m’assis, comme d’ordinaire, à la place où l’on peut voir sans être vu, ce qui est la seule façon honnête de côtoyer l’humanité.
À la station suivante, l’autobus fit entrer un personnage qui fit sortir ma quiétude : une jeune femme, fort peu habillée, fort bien harnachée, et portant au cou un petit grelot qui avait manifestement lu Feuerbach, car il tintait avec une gravité toute philosophique.
Je crus d’abord que l’on transportait un cheval de poche — ce qui eût été pratique, car l’on aurait pu le garer sous un lit —, mais je m’aperçus bientôt que c’était une dame, et que la civilisation, décidément, se nourrit d’inventions.
Elle s’installa, avec une modestie héroïque, au fond du véhicule, à côté d’un monsieur très correct qui feignait de lire son journal tout en le tenant à l’envers, ce qui prouve qu’il y a des lecteurs qui préfèrent la typographie au texte.
Le receveur, homme d’expérience, la regarda comme l’on regarde un billet douteux.
— Mademoiselle, dit-il, vous avez votre titre de transport ?
— J’ai mon harnais, répondit-elle.
— Ce n’est pas pareil, reprit l’homme, le harnais ne valide pas.
Je vis alors que nous allions assister à l’un de ces conflits modernes où la métaphysique se heurte à la comptabilité.
Le receveur, pour trancher, posa la question qui règle tout dans une république :
— Vous êtes une personne, ou bien un bagage ?
— Je suis une ponygirl, dit-elle doucement, comme si cela expliquait le monde.
Le receveur réfléchit. L’on eût dit Socrate devant un crochet de boucher.
— Dans ce cas, fit-il, il vous faut deux tickets : un pour vous, un pour le cheval.
Le monsieur au journal éternua de joie, ce qui est la manière la plus pudique d’applaudir. Une vieille dame murmura :
— De mon temps, l’on avait des corsets ; maintenant, l’on a des selles.
Un enfant, qui ne consultait aucune école de pensée, demanda très haut :
— Maman, si elle chercherait son cavalier, elle descendrait à quelle station ?
La mère voulut répondre ; sa bouche choisit la prudence et ne trouva rien.
Quant à la ponygirl, elle paya sans discuter, ce qui montre que la servitude, quand elle est volontaire, connaît au moins la monnaie.
Puis, au moment où l’autobus repartit, son grelot tinta — non comme une provocation, mais comme un point-virgule — et je songeai que l’on peut voyager très loin dans la vie avec de petits bruits, pourvu que l’on ne cherche pas trop à savoir pourquoi.
Je descendis deux arrêts plus tôt : j’avais peur qu’on ne me proposât, à moi aussi, un harnais à la taille de mon esprit.

Jean‑Paravisin Marchi d’Ambiegna
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