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Mater/ Matière, performance à Una Volta Création audiovisuelle collaborative

La parole, depuis la Castille à Jeanne de Petriconi ; depuis Bastia à Laetitia Brighi.

Mater/ Matière, performance à Una Volta
Création audiovisuelle collaborative



Una Volta. Mater/Matière, performance. L’ombre pour le public. La lumière pour la danseuse-performeuse, Laetitia Brighi. Sur une scène improvisée des sculptures de Jeanne de Petriconi. Couleur et translucidité de l’œuvre. La chorégraphe s’exprime sur une musique de Laurent Gueirard Sur le mur blanc du fond de la salle la vidéo de Guillermo G. Peydró.


4 artistes. U
ne réalisation en un ensemble tout en mouvement accordé tantôt à un silence, tantôt à des moments musicaux, tantôt à des images. Flottent dans les tempos des fragments de Corse, des instants de Madrid. Le loin, le près tout en un et diversité. 4 artistes. Ici, Laetitia Brighi, chorégraphie. Laurent Gueirard, musique. En Espagne Jeanne de Petriconi, sculpture. Guillermo G. Peydró, cinéma.

La parole, depuis la Castille à Jeanne de Petriconi ; depuis Bastia à Laetitia Brighi.


Pourquoi ce titre « Mater/Matière » pour la performance à Una Volta et celui de « Matrice » pour le film à venir de Guillermo G. Peydró ?

Laetitia Brighi — « Mater/Matière », intitulé de la performance scénique avec sculptures, projection et son. Matrice , titre du court-métrage à voir bientôt. Les deux appellations sont différenciées afin que chacun garde sa particularité. Nous avons voulu exprimer la même essence à travers deux projets différents.

Comment vous êtes-vous rencontrés les 4 ?

Jeanne de Petriconi – En réalité nous nous sommes retrouvés... Après avoir étudié, travaillé et vécu à Paris environ 20 ans Laetitia Brighi et Laurent Gueirard sont rentrés en Corse… C’est par hasard en 2016, que je suis tombée sur Laurent lors d’un concert à Bastia. Je le connaissais plutôt de vue depuis nos années au conservatoire, puis au lycée, il a continué d’être une figure qui gravitait parmi mes cercles d’amis. Et, entre sa personnalité créative et ses qualités humaines que j’avais pu percevoir, j’avais toujours senti une grande sympathie pour Laurent. Suite à nos retrouvailles, il est venu voir une exposition de sculpture et art vidéo que nous avions imaginée Guillermo G. Peydró et moi pour l’espace Orenga, ce qui nous a permis de découvrir nos personnalités créatives. Quant à Laetitia, je ne la connaissais pas. C’est Toussaint Dominici, — notre professeur d’arts plastiques au lycée du Fango — qui nous a présentées.

L’idée d’un travail en commun de quelle manière est-elle venue ?

J d P. — En 2022, nous sommes allés voir Lucendiluna, une pièce de danse créée par Laetitia avec une création sonore de Laurent. Nous avons immédiatement connecté, et à plusieurs niveaux. C’était brillant, puissant et ardent. En 2023, nous avons vu leur co-création « Synthèse humaine », et de nouveau, le résultat nous a frappés avec la même force. Un travail qui se donne entièrement au public, un travail qui exprime l’essence de la vie, des gestes, des sons, où corps et instruments de musique se fondent. Ils sont arrivés à une symbiose qui nous a frappés car Guillermo et moi cheminons dans la même direction et selon un processus similaire. D’abord le regard cinématographique de Guillermo sur mon travail de sculpture, En contre-plongée, la mer  2012, Architectomie 2014, ensuite un premier dialogue entre sculpture et art vidéo à l’espace Orenga, puis en 2018, un projet pensé à deux dans un dialogue permanent qui a donné lieu à notre exposition Passeghji au musée de Bastia : 300 m2 de sculptures, dessins, installations de sculptures, vidéos, jusqu’à une vidéo mapping sur une barque de pêcheur, imaginée ensemble. Depuis ce jour où nous avons découvert les œuvres scéniques de Laetitia et Laurent, nous leur avons proposé avec grand enthousiasme d’imaginer un projet de création à 4 et entre 4 arts.


Quel est l’apport de chaque artiste et comment s’est faite l’articulation entre les 4 disciplines ?

J d P. — Guillermo et moi avons proposé à Laetitia et Laurent une carte blanche qui consistait à travailler à partir de mes sculptures En contre-plongée, la mer, car elles ont un fort potentiel de réappropriation. Elles sont suffisamment ouvertes pour être réinterprétées, et leur matériaux, formes, dimensions variables, translucidité permettent de larges possibilités. Ils ont été emballés… Au fil de résidences de créations est venue s’appliquer la chorégraphie avec les sculptures, sur la musique qui venait d’être créée par Laurent. Puis est arrivé le moment de filmer. Le processus de création des images à filmer était quasiment en temps réel, Guillermo avait des lieux et des plans en tête, mais Laetitia et Guillermo ont travaillé ensemble et créé en fonction de ce qui surgissait. Ils ont appris à comprendre de langage de l’un, de l’autre et sont entrés dans un dialogue assez fluide de propositions de gestes, lieux et images. Il y a eu une porosité entre la danse et l’image qui est allée au-delà de ce qu’ils avaient prévu chacun de leur côté.

Dans la présentation écrite de votre performance, il a une référence à Hannah Arendt. Pourquoi ?

L B. — Quand nous nous sommes rencontrés, nous 4 artistes, nous étions jeunes parents. Nous avons réalisé combien la maternité pouvait déplacer nos centres d’intérêt et influencer nos créations. Je souhaitais m’appuyer sur des textes philosophiques au sujet de la naissance pour initier le geste chorégraphique et j’ai trouvé cette matière chez Hannah Arendt. Elle parle de la natalité comme d’un miracle inaugural, une promesse de renouveau. Ma chorégraphie opère cependant un double mouvement : elle célèbre cette natalité arendtienne tout en convoquant l’imaginaire de la naissance elle-même. En mettant en scène la naissance, les jeux d’enfants, et la figure maternelle (la Vierge).

J’ai vu une performance, quelle est sa différence avec le film à venir ?

J d P. — La différence est une pièce vivante, une pièce scénique unique réalisée en direct, où la danseuse a le dernier mot. Certains plans du film projeté apparaîtront dans le film « Matrice », mais en somme, les images et le montage seront complètement différents. Dans le film  Matrice, le cinéaste a le dernier mot par rapport à la chorégraphie puisqu’il réalise un montage : il y a découpage, montage, différents lieux de tournage (intérieur, extérieur) et différents costumes, ce qui implique la réappropriation de l’ensemble par Guillermo qui y ajoute sa propre strate de subjectivité. Je dirai que ce qui ne fluctue pas dans les deux œuvres c’est la création sonore qui conserve la même place et ne subit pas « d’altération ». Les sculptures quant à elles sont transformées lorsqu’elles sont filmées, il y un travail de progression, d’occultation, de dévoilement, de mise en scène, de colorimétrie.

Dans ce projet j’ai senti une volonté d’appropriation et réappropriation qui renvoie à un dilemme, une complémentarité ou un jeu d’esprit…
L B. — En fait, les sculptures de Jeanne racontent déjà une histoire, et moi j’en raconte une autre par-dessus. Ce n’est pas vraiment une appropriation ni même une simple complémentarité — c’est plutôt une stratification de récits. Jeanne m’a donné carte blanche pour réactiver ses œuvres par le mouvement, mais je ne pouvais pas me contenter du geste pour le geste. J’ai besoin de raconter, d’interroger, de donner du sens. Alors ma chorégraphie tisse sa propre histoire.

Êtes-vous sensible au ressenti du public ?

J d P. — Je ne dirai pas que le ressenti du spectateur nous indiffère. Je dirai que le moteur de ce travail n’est pas le public, mais un défi nouveau pour nous quatre, la curiosité, l’exploration, l’enrichissement au niveau créatif et humain.

Votre œuvre délivre-t-elle un message ?

L L. — Chaque naissance est un miracle qui porte la promesse de « renouveler un monde commun »

Et si nous revenions à la sculpture initiale !... Que faut-il souligner ?

J d P. — L’équilibre entre intérieur et extérieur. La lecture de l’ossature, assumée est montrée pour la première fois dans mon travail. Couleurs et translucidités au croisement de créatures marines, et des couleurs fortes et si différentes des couchers de soleil en Espagne. En Corse la lumière est douce et vaporeuse. À Madrid, elle éclate. Les sculptures installées en extérieur sont complétées par la lumière naturelle qui prolonge les volumes d’ombres colorées quasiment tangibles.

Créer qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

J d P. — Être en mouvement. En remous. En constante évolution. Créer est une nécessité. Ça serait me priver d’un organe vital, si je ne pouvais pas créer... La création se fraie un chemin au travers de grandes étapes vitales et trouve des formes insoupçonnées, de nouveaux moyens d’expression.

Propos recueillis par Michèle Acquaviva-Pache
les photos sont de Nivine Kallas,chorégraphe et comédienne en résidence à la Fabrique de Théatre ainsi que de Laurent Gueirard
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