Marches blanches : constats d’impuissance ?
Nous ne savons plus que faire des marches (de préférence blanches), contre ceci ou contre cela.
Marches blanches : constats d’impuissance ?
Nous ne savons plus que faire des marches (de préférence blanches), contre ceci ou contre cela.
Ceux qui y participent, bien évidemment, sont mus par de bons sentiments ; ils croient faire le bien et espèrent, ce faisant, qu’ils vont changer le monde.
C’est le règne du « plus jamais ça » ou du « je suis untel ou untel ».
Crier est utile, évidemment, mais cela a-t-il un effet réel sur la noirceur du monde ?
Les cris vont-ils faire disparaître tous les méchants ? On ne sait, même si l’on en doute.
Une catharsis sans effet
Il s’agit alors d’une sorte de catharsis à bon marché par laquelle on s’agite… silencieusement de surcroît, c’est la loi du genre, mais par laquelle on ne change rien, car le vrai combat ne peut relever de l’ordre du politique, et la marche silencieuse y est étrangère.
Pire, lorsque les participants rentrent chez eux, ils ont le sentiment d’avoir accompli leur devoir, d’avoir commis un acte majeur, alors qu’ils n’ont contribué qu’à mettre en branle un léger bruissement presque sans importance.
L’illusion de l’engagement
Si l’on osait, on dirait que cela a la même portée qu’un message ou un point de vue posté sur l’un des nombreux réseaux sociaux que chacun connaît. Ils s’effacent quelques instants après et l’on passe à autre chose…
Mais, va-t-on nous dire, dans certains cas les réseaux sociaux permettent d’attirer massivement l’attention et de faire connaître certaines situations. Cela est vrai, mais n’est que l’exception d’une règle bien commune et avérée, selon laquelle ces « lieux » d’expression sont marqués par le règne de l’instant, et l’instant est par nature fugace. Un instant chasse l’autre, hélas, ou non…
Le symptôme d’un malaise profond
Quant à nous, nous considérerons que tous les faits qui génèrent ces marches révèlent en réalité le malaise profond de nos sociétés et un état de déliquescence avancée.
Aussi, la gestion des problématiques génératrices de ces malheurs doit relever d’une action politique au sens premier du terme. Il faut ainsi que la puissance régalienne agisse pour protéger les citoyens et assurer la sécurité de tous.
La dissolution du corps social
C’est pour cela, nous explique-t-on classiquement, que nous avons abandonné une partie de nos libertés. Mais l’ensemble ne peut fonctionner que s’il repose sur une cohésion du corps social, lequel indique clairement le chemin.
La difficulté aujourd’hui vient du fait qu’il n’y a plus de corps social homogène, mais une mosaïque d’individualités qui s’agitent dans tous les sens, ce qui ne permet plus de « faire société ».
Une inaction déguisée
Dès lors, cette pratique des « marches » à chaque moment ou fait malheureux ne pourrait-elle pas aussi être considérée comme l’illustration d’une sorte de complaisance, d’une accoutumance à une situation, et donc comme un renoncement du corps social qui croit mener une action efficace, alors qu’il ne brasse que du vent ?
C’est donc bien une forme d’inaction que l’on peut observer.
Une soupape pour le pouvoir
Par ailleurs, ces « marches » ne sont-elles pas aussi une sorte d’aubaine pour les pouvoirs publics ? Car une fois qu’elles se sont déroulées, que ceux qui y ont participé ont expurgé, le cas échéant, leur haine, leur désespoir ou leur douleur, et qu’ils sont rentrés chez eux, tout peut redevenir comme avant.
S’il y a des actions politiques à mener, cela pourra ainsi attendre, car le corps social a vidé ses humeurs. Lorsque les gueux sont rentrés à la niche, tout peut continuer ! La suite au prochain numéro !
La société du spectacle à l’œuvre
Ces marches aux motivations multiples participent en réalité de la société du spectacle, largement théorisée par Guy Debord.
On s’agite, on fait quelques vaguelettes de surface, mais rien d’autre. Pendant que le spectacle se déroule, les passions s’apaisent et chacun a ensuite le sentiment du devoir accompli.
Ainsi, ceux qui se laissent entraîner dans ces — souvent — vains mouvements de protestation ne sont, dans la plupart des cas, que des individus manipulés, sincères mais manipulés.
L’émotion contre l’action politique
Tous demeurent dans une émotion, qui ne peut être gage d’une réflexion et qui ne permet ni la détermination ni la mise en place de la contrainte nécessaire sur les gouvernants pour qu’ils entreprennent les actions pertinentes en vue d’affronter le réel dans tous ses aspects et de terrasser ceux qui sont des dangers.
On sait que, par principe, il vaut toujours mieux affronter le réel à bras-le-corps, sans incantation ni manifestation de bons sentiments. C’est l’action réfléchie et politique qui doit prévaloir, car c’est la seule qui permette de juguler ce qu’il a de mortifère et de destructeur.
Notre époque est plutôt, hélas, celle du confort, donc de la passivité, nécessairement à courte vue, qui nous conduira immanquablement vers toujours plus de chaos.
SALLUSTE