Roosbach, ou l'éternel retour de Soubise
« Mais quand nous n’aurons plus larmes, Quand nous serons à bout de tout,......
Rossbach, ou l’éternel retour de Soubise
« Mais quand nous n’aurons plus larmes,
Quand nous serons à bout de tout,
Nous saurons bien à qui, Madame,
Il nous faudra tordre le cou. »
Ces vers attribués au soldat La Tulipe ont la sécheresse des épitaphes exactes. Ils ne relèvent ni du pamphlet ni de la fureur : ils énoncent une logique. Lorsque la guerre est conduite comme une intrigue de boudoir, l’armée devient un accessoire, et la nation règle l’addition.
La bataille de Rossbach, le 5 novembre 1757, ne fut pas seulement une défaite militaire ; ce fut un symptôme politique. On y vit l’ancienne maladie française — la préférence, la faveur, l’avancement par grâce — se donner un visage : le prince de Soubise à la tête des troupes, parce que l’air de la cour tenait lieu de brevet de compétence. La charge de La Tulipe visait Madame de Pompadour, non parce qu’elle eût porté l’épée, mais parce qu’elle incarnait la confusion des plans : la politique réduite au caprice, la stratégie au théâtre.
Rossbach annonce plus qu’un revers : il annonce une rupture de crédit. Un pays peut perdre une bataille ; il ne perd pas impunément le sentiment que l’État est sérieux. À partir du moment où l’on voit la guerre — c’est-à-dire l’épreuve suprême — confiée aux mécanismes de la faveur, la monarchie cesse d’apparaître comme un ordre, et commence à apparaître comme une coterie. La blessure n’est pas seulement militaire : elle est morale et sociale. C’est là que gît l’avant-1789.
La guerre de Sept Ans fut mondiale ; l’Amérique du Nord et l’Inde en furent les véritables échiquiers. Quand le centre chancelle, la périphérie se détache. Le traité de Paris du 10 février 1763, en cédant le Canada à la Grande-Bretagne, fit payer à la France la facture d’un système. Une décision prise au sommet pour des raisons étrangères à l’intérêt national retombe toujours, quelques années plus tard, sur les ports, les métiers, les terres, puis sur l’impôt.
Et c’est ici que Rossbach devient prophétique. Car l’on s’étonne ensuite de voir, trente-deux ans plus tard, l’édifice craquer. Mais 1789 ne surgit pas du néant : il procède d’une lente décantation où se mêlent la dette, les réformes avortées, et cette idée devenue commune que ceux qui gouvernent ne gouvernent plus pour la France, mais pour eux-mêmes. Rossbach est l’un des moments où le pays apprend — non par doctrine, mais par fait — que l’État peut être administré comme une antichambre. Dès lors, la contestation cesse d’être une plainte : elle devient une révocation.
L’histoire ajoute sa cruauté propre : elle ne punit pas immédiatement. Rossbach (1757) précède 1763, qui précède 1789. Entre ces dates, on discute, on temporise, on « encadre ». Puis un matin l’on découvre que ce qui paraissait technique était, en réalité, une bascule.
Jean-Paravisin Marchi d’Ambiegna
« Mais quand nous n’aurons plus larmes,
Quand nous serons à bout de tout,
Nous saurons bien à qui, Madame,
Il nous faudra tordre le cou. »
Ces vers attribués au soldat La Tulipe ont la sécheresse des épitaphes exactes. Ils ne relèvent ni du pamphlet ni de la fureur : ils énoncent une logique. Lorsque la guerre est conduite comme une intrigue de boudoir, l’armée devient un accessoire, et la nation règle l’addition.
La bataille de Rossbach, le 5 novembre 1757, ne fut pas seulement une défaite militaire ; ce fut un symptôme politique. On y vit l’ancienne maladie française — la préférence, la faveur, l’avancement par grâce — se donner un visage : le prince de Soubise à la tête des troupes, parce que l’air de la cour tenait lieu de brevet de compétence. La charge de La Tulipe visait Madame de Pompadour, non parce qu’elle eût porté l’épée, mais parce qu’elle incarnait la confusion des plans : la politique réduite au caprice, la stratégie au théâtre.
Rossbach annonce plus qu’un revers : il annonce une rupture de crédit. Un pays peut perdre une bataille ; il ne perd pas impunément le sentiment que l’État est sérieux. À partir du moment où l’on voit la guerre — c’est-à-dire l’épreuve suprême — confiée aux mécanismes de la faveur, la monarchie cesse d’apparaître comme un ordre, et commence à apparaître comme une coterie. La blessure n’est pas seulement militaire : elle est morale et sociale. C’est là que gît l’avant-1789.
La guerre de Sept Ans fut mondiale ; l’Amérique du Nord et l’Inde en furent les véritables échiquiers. Quand le centre chancelle, la périphérie se détache. Le traité de Paris du 10 février 1763, en cédant le Canada à la Grande-Bretagne, fit payer à la France la facture d’un système. Une décision prise au sommet pour des raisons étrangères à l’intérêt national retombe toujours, quelques années plus tard, sur les ports, les métiers, les terres, puis sur l’impôt.
Et c’est ici que Rossbach devient prophétique. Car l’on s’étonne ensuite de voir, trente-deux ans plus tard, l’édifice craquer. Mais 1789 ne surgit pas du néant : il procède d’une lente décantation où se mêlent la dette, les réformes avortées, et cette idée devenue commune que ceux qui gouvernent ne gouvernent plus pour la France, mais pour eux-mêmes. Rossbach est l’un des moments où le pays apprend — non par doctrine, mais par fait — que l’État peut être administré comme une antichambre. Dès lors, la contestation cesse d’être une plainte : elle devient une révocation.
L’histoire ajoute sa cruauté propre : elle ne punit pas immédiatement. Rossbach (1757) précède 1763, qui précède 1789. Entre ces dates, on discute, on temporise, on « encadre ». Puis un matin l’on découvre que ce qui paraissait technique était, en réalité, une bascule.
Jean-Paravisin Marchi d’Ambiegna