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Exposition Degli Esposti à « L’Arsenale »
Testa Mora & Core Rossu

Une œuvre entre émotion, ironie et poésie

Exposition Degli Esposti à « L’Arsenale »
Testa Mora & Core Rossu



Une œuvre entre émotion, ironie et poésie

Émotion sincère. Joie de la (re)découverte d’une œuvre. Sourire parfois charmeur… parfois grinçant à la vue d’une toile, d’une photo, d’une composition. Poésie chantant les paysages corses. Poésie narquoise lorsqu’elle dévoile une certaine phallocratie insulaire. Dominique Degli Esposti a exercé ses talents en peinture, photographie, cinéma, installations, au théâtre… aussi.
L’exposition, qui lui est consacrée à « L’Arsenale », évoque bien son parcours multiple, constitué de facettes dont la diversité étonne… et ravit. En 2024, l’artiste est allé rejoindre ses maîtres sur la voie lactée : Fellini, Le Caravage, Pasolini, Botticelli, Antonioni. Comme chez ceux qu’il admirait, il y avait chez lui de la tendresse pour les humbles, de l’amusement moqueur chez ceux dans lesquels il décelait des failles peu reluisantes. Qu’on se souvienne de ses installations au FRAC, dirigé alors par Anne Alessendri, installations focalisées sur de petits riens du quotidien emplis de ronronnements monotones ou de fragments d’instants fulgurants de surprises ironiques.

Le regard d’un voyant

Les yeux de Dominique étaient ceux d’un voyant. Ses œuvres, il fallait les regarder en s’attardant sur des détails révélateurs par leur finesse, par leur vérité nimbée d’une modestie tranquille… Intranquille et tranquille Degli Esposti. Paradoxe ? … Même pas ! Ses photos savaient capter la truculence d’une femme ou d’un homme et saisir des scènes oniriques d’un panorama se métamorphosant en contes issus du très ancien fonds mythologique de l’île. Pas seulement celui des streghe et des mazzeri, mais encore celui qui honore les bons et couronne les légions de bienheureux. Le ciel a son avers et son revers…
Dominique Degli Esposti exaltait le bleu, qu’il soit fulgurance ou son contraire : apaisement. Le bleu, toutes les nuances de bleu, ainsi celui qui est la tonalité maîtresse de son film Brusgiature, bleu à la puissance éthérée oscillant vers l’azur ou plongeant dans les reflets « turquines » de la mer.
L’exposition, Testa Mora & Core Rossu, réalisée par Vannina Bernard-Leoni, restitue les étapes, les expériences, les recherches artistiques de Dominique. Elle donne également à penser, à imaginer les points forts de son talent. Un hommage, suivi de la projection de Brusgiature au Régent, puis d’une conférence de Janine Vittori, le 20 janvier, à la Casa di e Lingue de Bastia.


Michèle Acquaviva-Pache

• « L’Arsenale » jouxte RCFM dans la citadelle bastiaise.


ENTRETIEN AVEC MICHEL ROSSI, ami très proche de Dominique Degli Esposti, et maire de Ville-di-Pietrabugno

Comment est née votre amitié avec Dominique Degli Esposti ?

Mon amitié avec Dominique est ancienne. J’étais adolescent en 1969, scolarisé au lycée Marbeuf (actuel Jean-Nicoli), où je fréquentais la section artistique en compagnie de mon ami d’enfance Ange Leccia. Tous deux curieux de connaître l’équipe qui mettait en scène La Cantatrice chauve et Maritemu à Biagginu, nous nous étions introduits dans la troupe d’artistes amateurs que Dominique dirigeait. De là est née une amitié qui m’a permis de vivre une longue aventure artistique à jamais gravée dans ma mémoire. L’été suivant, nous étions partie prenante des stages de la chapelle de Mute, à Centuri, où naquirent des « Centurions ».

Jeunes, partagiez-vous les mêmes aspirations artistiques ?

De manière spontanée, je m’intéressais aux livres sur l’histoire de l’art et m’exerçais à la peinture et au dessin au sein des ateliers qu’avait initiés José Lorenzi. Il y avait à cette époque, dans les années 70, un grand foisonnement d’initiatives théâtrales et artistiques ou musicales sur Bastia. Ce mouvement, qui vit naître les « Centurions Théâtre » et les « Tréteaux Corses », permit à Bastia d’être créditée de « capitale culturelle ». Le groupe qui suivit Degli dans ses entreprises artistiques durant ces années-là devint très rapidement le noyau central sur lequel il allait s’appuyer pour monter ses œuvres collectives tout au long de sa carrière.

Quelle était l’atmosphère de la « section arts » du lycée Giocante ? Quelle a été son apport ?

Au sein de la structure initiale de Lorenzi, le mot d’ordre était la liberté, l’improvisation, la contestation, la recherche et l’invention. Cette ambiance fut propice à l’éclosion de talents et à des aventures artistiques personnelles qui ont marqué la création contemporaine en Corse. Je pense notamment à Jean-Paul Pancrazi, Bernard Filippi, José Pini, Jean-Paul Marcheschi, etc.

Qu’est-ce qui frappait chez l’artiste à l’époque de sa jeunesse ?

Sa curiosité, sa virtuosité et sa maturité. Il avait une grande capacité à s’emparer des techniques et à les mettre en œuvre au profit de la création.

Parmi les œuvres de Dominique Degli Esposti, quelles sont celles qui vous touchent le plus ? Pourquoi ?
Ses œuvres picturales et photographiques portent des messages et donnent à réfléchir et à s’interroger sur la nature, sur la société. C’était une manière pour lui de communiquer ses angoisses comme sa joie de vivre. Il célébrait volontiers la nature et, quelquefois, il pénétrait les âmes, laissant par-ci par-là des signes et des indices. L’œuvre qui me touche le plus est cette peinture qui résume son enfance et qui s’interroge sur le sens donné à la vie et au mystère de l’au-delà.

Comment Degli Esposti a-t-il eu l’idée d’entreprendre Brusgiature ?

De manière naturelle et spontanée, son œuvre majeure ne pouvait être que cinématographique. Car Brusgiature lui a permis une forme d’expression totale dans laquelle il a pu délivrer un maximum de messages sur sa vision de la société, sur l’amour et sur l’illusion, ainsi que sur les grands mythes de l’humanité. Ce fut aussi pour lui, en choisissant pour décor la plage de Nonza, le désert des Agriates et d’autres lieux insolites, une manière de célébrer la beauté de la Corse.

Dans quelles conditions s’est déroulé le tournage ?

Étalé sur quatre étés, le tournage ne fut pas facile, car la plage de Nonza était assez inaccessible. Il a fallu beaucoup d’énergie et faire preuve d’organisation pour réussir ce pari. La logistique déployée par les amateurs que nous étions était impressionnante. Le tournage fut éprouvant et l’expérience unique.

De quelle manière définiriez-vous ce film ?

C’est le film d’un plasticien qui a traité chaque scène et chaque plan comme une composition. C’est une fresque et c’est en cela qu’il rejoint, quelque part, les artistes de la Renaissance. On y trouve des références à Fellini, à Pasolini, à Antonioni… mais aussi aux grands maîtres de la peinture : Botticelli, Piero della Francesca…

L’exposition est intitulée Testa Mora & Core Rossu. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’artiste, pourquoi ce titre ?

Tout simplement parce que, dans ses œuvres consacrées à la Corse, il a sublimé l’imagerie populaire du « drapeau » en le transformant en œuvre d’art et en le déclinant de différentes manières. Le cœur rouge reste son emblème, car il ne voyait le monde – son monde – qu’à travers sa grande sensibilité aux êtres qu’il pouvait rencontrer.

De l’homme et de son parcours, que faut-il retenir surtout ?

Un parcours atypique dans le monde de l’art, et surtout un surdoué, quelles que soient les techniques d’expression qu’il pouvait utiliser. Il n’arrêtait jamais de travailler et restait modeste en toute occasion.

Oublie-t-on trop souvent que le riacquistu ne s’est pas limité au chant ?

Marqué par le chant et l’écriture, le riacquistu a en quelque sorte minoré les autres formes d’expression. Dans le contexte de l’époque, dans les années 70-80, Dominique a su s’emparer de l’image. Il a sublimé les paysages corses par des compositions où des personnages posaient. Il a également fait revivre des pièces populaires en langue corse et inspiré un bon nombre d’artistes et de chanteurs. On peut dire qu’il fut un précurseur du riacquistu.

Propos recueillis par M. A.-P.
Photo: Crédit photos : exposition Degli Esposti -l'Arsenal
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