Yalta est mort et les empires renaissent de leurs cendres
L’année 2026 ne s’ouvre pas comme une simple séquence politique ou économique de plus.
Yalta est mort et les empires renaissent de leurs cendres
L’année 2026 ne s’ouvre pas comme une simple séquence politique ou économique de plus. Elle apparaît comme un point de rupture, un moment où s’accumulent et se heurtent des contradictions longtemps différées. À l’échelle mondiale comme au sein des nations, les équilibres hérités de l’après-guerre froide se délitent, non sous l’effet d’un événement unique, mais par saturation.
Les systèmes tiennent encore, mais à vide, et la tension qu’ils contiennent devient leur principal moteur. Le kidnapping du président du Venezuela par les forces spéciales américaines afin de mettre la main sur le pétrole de ce pays, les visées sur le Groenland afin d’accaparer les terres rares, le refus d’une paix juste en Ukraine par Poutine, les grandes manœuvres de la Chine autour de Taiwan et la mise sous le boisseau de Hong Kong démontrent sans l’ombre d’un doute que les grands empires sont de retour.
Une logique de puissance décomplexée
Depuis plusieurs années déjà, la promesse d’un ordre international stable, fondé sur le droit, la coopération et l’interdépendance, a cédé la place à une logique de puissance décomplexée. La force ne se dissimule plus derrière le discours, elle le remplace. Les rivalités stratégiques s’étendent, les conflits se multiplient ou s’enkystent, tandis que la violence change de nature, se diffusant hors du seul cadre étatique. Milices, groupes armés, réseaux criminels ou idéologiques prospèrent sur l’effritement des États et sur la perte de légitimité des institutions.
Dans le même temps, l’économie mondiale se fragmente. La circulation des biens, des capitaux et des technologies, longtemps présentée comme irréversible, se heurte désormais aux impératifs de sécurité, de souveraineté et de contrôle. Le retour du protectionnisme, la remise en cause des chaînes de valeur globales et l’appropriation stratégique des innovations traduisent une même angoisse : celle de dépendre d’un ordre devenu hostile. Le capitalisme lui-même entre en contradiction avec ses propres fondements, oscillant entre dérégulation extrême et encadrement autoritaire.
2026, l’année du basculement
À ces tensions s’ajoute l’accélération technologique. L’intelligence artificielle, désormais omniprésente, transforme le travail, l’information et la décision politique plus vite que les sociétés ne peuvent l’absorber. Elle promet des gains de productivité tout en nourrissant une instabilité nouvelle, creusant les inégalités et fragilisant les mécanismes démocratiques. Là encore, la contradiction est manifeste : le progrès technique avance sans cadre politique à la hauteur.
Les nations ne sont pas épargnées par cette logique d’épuisement. Les modèles sociaux, les systèmes de représentation et les récits collectifs arrivent à leurs limites. La défiance envers les élites, la montée des radicalités et le sentiment d’impuissance publique traduisent une même crise de sens. Les peuples perçoivent confusément que les réponses d’hier ne correspondent plus aux problèmes d’aujourd’hui.
L’année 2026 pourrait ainsi marquer le moment où ces tensions cessent de s’additionner pour entrer en collision. Non pas nécessairement dans le chaos immédiat, mais dans un profond bouleversement des cadres mentaux et politiques. Lorsque les contradictions atteignent leur point de saturation, elles obligent à choisir : prolonger artificiellement un ordre finissant ou inventer, dans la douleur, de nouvelles formes d’organisation, de coopération et de responsabilité. Ce choix, désormais, ne peut plus être différé.
Les civilisations sont toutes mortelles
À ce faisceau de tensions s’ajoute un sentiment diffus, mais puissant de déclin, toujours présent dans les périodes de bascule historique. La crise climatique agit comme une toile de fond permanente, rappelant la finitude des ressources et l’échec des promesses de maîtrise totale de la nature. La crise psychologique, marquée par l’angoisse, la fatigue sociale et la perte de projection collective, traverse des sociétés pourtant matériellement riches. Les pandémies ont, quant à elles, révélé la vulnérabilité des systèmes mondiaux et l’impréparation politique face aux chocs globaux. Enfin, le déclin démographique touche précisément les puissances qui rêvent de restaurer des empires, fragilisant leurs bases économiques et sociales. Ce paradoxe est central : vouloir étendre sa puissance quand les forces vitales s’amenuisent. Ensemble, ces signaux dessinent moins une crise passagère qu’un changement de logiciel en profondeur, où les anciens réflexes de domination, de croissance infinie et de compétition permanente cessent de fonctionner. L’histoire n’annonce pas une simple transition, mais une recomposition radicale des priorités, des valeurs et des formes de puissance.
GXC
Crédit illustration : D.R