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« Yambo Ouologuem – La Blessure » de Kalidou Sy Du châtient à la réhabilitation

L’histoire de la reconnaissance d’un écrivain suivi de sa précipitation dans la géhenne.

« Yambo Ouologuem – La Blessure » de Kalidou Sy
Du châtient à la réhabilitation



Monté au pinacle. Au plus haut des cieux… Descendu en flèche. Le nez dans les pâquerettes… En résumé : l’histoire de la reconnaissance d’un écrivain suivi de sa précipitation dans la géhenne. L’enfer après le paradis ou l’histoire de Yambo Ouologuem, sujet du documentaire cinématographique de Kalidou Sy.


Cette trajectoire de la gloire à l’infamie n’est pas banale, même quand elle met en scène le premier lauréat africain du Prix Renaudot en 1968 pour « Le devoir de violence ». Un jeune, connu de personne, sauf du lycée Henri IV, où il a fait ses classes, sauf d’une prestigieuse « prépa » porte d’entrée dans l’excellence de la culture française.
Couronné, l’élite parisienne l’accueille à bras ouverts : le bonhomme n’a-t-il pas emporté la plus haute distinction littéraire après le Goncourt ? Coup de maître.
Le jeune malien devient à la mode. Radios et TV se l’arrachent. Bientôt l’Amérique, aussi, le consacre ! Il a de la répartie. Sa langue est flamboyante. Il a pris la place qui lui revient !
Stop.
Arrière toute. Accusé de plagiat. Scandale… L’air du temps en 1972 n’est plus celui de la fiévreuse année 1968. Maintenant il faut être sérieux, avoir le sens des convenances, être un bon bourgeois… Pas un homme, pas une femme pour venir au secours du déchu. Autour de lui on crie à la tromperie. À la trahison. Un véritable calvaire. On s’acharne sur lui.
Qu’importe qu’André Scwarz-Bart, également Goncourt pour « Le dernier des justes » en 1959, soutienne que de plagiat il n’y en a pas ! Qu’importe les rares qui osent se confronter au vent à nouveau dominant du colonialisme !
En 1976, rompu, cassé, détruit, Yambo Ouologuem retourne au Mali. De l’occident il ne veut rien entendre. Il s’habille en villageois. Reprend la lecture du coran. Se plonge dans l’arabe. Réfléchit, accompagné des grands textes de l’islam.
Le film documentaire réalisé par Kalidou Sy a l’immense mérite de poser des questions. Le plagiat est-il avéré alors que Schwarz-Bart lui-même n’y croit pas ? Si Yambo Ouologuem avait été doté d’un teint blanc de blanc, l’aurait-on accusé ? Si « Le devoir de violence » n’avait pas été aussi virulent, l’aurait-on mortifié ? Si l’auteur malien n’avait-il pas franchi les clous des convenances politiques, se serait-on acharné sur lui ?
Yambo Ouologuem incarne une radicalité exceptionnelle. Il ne s’en est jamais caché. En 1968 elle était dans l’air du temps. Quelques années après, la mode était à nouveau au conservatisme. N’empêche les flexibilités du temps, son Prix Renaudot doit lui être restitué ! C’est justice…

Michèle Acquaviva-Pache

ENTRETIEN AVEC KALIDOU SY, journaliste, cinéaste, auteur de « Yambo Ouologuem – La blessure ».

Comment avez-vous « rencontré » (guillemets de rigueur) Yambo Ouologuem, puisqu’il est mort en 2017 au Mali ?
En 2020 on me demande de collaborer à ouvrage du « Seuil » consacré à « La France-Afrique, l’empire qui ne veut pas mourir ». Avec Fanny Pigeaud nous sommes chargés du chapitre sur les écrivains et es intellectuels qui se sont prononcé contre ce système. Lors de mes recherches je suis tombé sur un nom dont on ne m’avait jamais parlé : Yambo Ouologuem et de son livre, « Le devoir de violence », Prix Renaudot en 1968, et destitué de ce titre quatre ans plus tard. Cette histoire m’est apparue si incroyable que j’ai décidé d’en faire un documentaire. Car le sujet valait mieux qu’un bout de livre… C’était le premier Africain doté du Renaudot dont il avait été démis pour plagiat. Blessé au plus profond de lui il avait tourné le dos à la France et aux lettres françaises pour repartir, chez lui, au Mali.

Avez-vous eu des difficultés pour trouver des archives, des témoins le concernant ? Quel genre d’homme était-il ?
Yambo Ouologuem a eu deux vies, une en France, l’autre au Mali, deux vies qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. À Paris il a eu un beau parcours : Lycée Henri IV, école normale supérieure. Reconnu du milieu intellectuel grâce au Renaudot il a multiplié les entretiens sur les radios et les TV. Il a même enregistré des émissions en Angleterre. Il était sûr de lui, de son génie et par ailleurs très égocentrique. Rentré au Mali en 1976, il était tellement brisé par cette affaire de plagiat, qu’il n’avait qu’une envie : oublier son glorieux passé littéraire européen ! Il désirait retourner à ses traditions, en particulier à sa religion.

A-t-il été facile de rencontrer des gens qui l’avaient connu ?
J’ai discuté avec des membres de sa famille, des proches et son imam. J’ai pu m’entretenir avec son fils — le gardien de sa mémoire — avec sa maman, son épouse, des cousins… C’était un écorché vif à qui on ne pouvait pas parler de son expérience française. Enfermé sur lui-même, il avait peu d’amis. Il s’était mis à écrire l’arabe par quête de spiritualité, non parce que c’était la langue du coran.

Sur quoi portaient les accusations de plagiat ?
Sur des extraits d’« It’s a Battlefield » de Grahame Greene et des passages du « Dernier des justes » d’André Shwarz-Bart.

Que pensez-vous de ces accusations ?
Ces accusations sont d’abord venues du monde anglophone, qui a souligné des ressemblances avec le roman de Grene. Puis on l’a soupçonné d’emprunts à Shwarz-Bart. Pour moi, Yambo Ouologuem a été très mal conseillé par son éditeur, « Le Seuil », pour affronter les attaques, qui s’abattaient sur lui. En outre « Le Seuil » était aussi l’éditeur de Schwarz-Bart ce qui a dû jouer en sa défaveur puisque le « plagié » était infiniment plus célèbre que lui ! Dans cette affaire, je crois qu’il y avait également du racisme. Quant à l’auteur du « Dernier des justes », il rejetait l’idée du plagiat et avec humour déclarait que l’écrivain malien lui avait fait là un bel hommage !...

Au moment du Prix Renaudot Yambo Ouologuem était encensé par la critique. Qu’appréciait-on chez lui ?
Aux yeux des Français son texte avait l’intérêt de dédouaner leur pays de son passé colonisateur.

À l’inverse pourquoi à la même époque des polémiques ont-elles éclaté en Afrique sur « Le devoir de violence » ?
Parce que l’auteur évoquait dans son livre la collaboration d’Africains aux basses œuvres du colonisateur. Alors, on lui a reproché d’être un traitre, de mépriser ses ancêtres qui avaient résisté et d’avoir oublié que le linge se lavait en famille !...

Est-ce pour son ton, son style, son propos rénové sur l’histoire de l’Afrique que Yambo Ouologuem n’est pas complètement tombé aux oubliettes ?
Parce qu’il était un précurseur, il ne pouvait pas tomber aux oubliettes ! Il a été l’un des premiers à écrire que des Africains avaient été terribles envers d’autres Africains en participant à la traite et à la colonisation.

En Afrique qui a été le plus virulent contre lui ?
Le chantre de la négritude, le président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor. Il estimait affligeant, « Le devoir de violence », car il niait, d’après lui, l’honneur, la bravoure de leurs ancêtres. De son côté l’écrivain malien se moquait de la négritude, que goguenard il nommait « négraille »…

Le monde anglophone est vite revenu sur les suspicions de plagiat. Pour quelles raisons ?
Les anglophones ont parfaitement décelé l’aspect révolutionnaire de Yambo Ouologuem. Assez vite son œuvre a été mise au programme d’universités anglophones africaines et aux Etats-Unis

Actuellement comment est apprécié « Le devoir de violence » en Afrique francophone ?
On discute encore peu de ses écrits. « Les éditions maliennes de Tombouctou » ont réédité certains de ses ouvrages en 2025. « Le Seuil » a aussi fait une réédition du « Devoir de violence » en 2018, assortie d’une note plutôt bizarre prévenant que c’était « dans un souci de mise à disposition du texte, de devoir de mémoire et de transparence » avec l’accord de sa fille.

Le Prix Goncourt 2021 attribué à Mohamed Mbougar Sarr pour « La plus secrète mémoire des hommes » est dédié à Yambo Ouologuem. Cela va-t-il participer à sa réhabilitation ?
Sa réhabilitation a déjà commencé puisque les éditions du « Serpent à plumes » ont entrepris elles aussi des rééditions. Puisque la faculté des lettres de Bamako a été baptisée, « Yambo Ouologuem ».

Avez-vous des projets en cours ?
Un documentaire sur les immigrés africains en France dans la période 70 – 80, époque où brûlaient les foyers taudis et où de grandes grèves de loyers étaient déclenchées contre le mal-logement.

M.A-P

Photo du Prix Renaudot /Kalidou SY


Drôle de jeu à la Fnac MarketPlace
En commande sur la plateforme : « Le devoir de violence » et « Lettre à la France nègre » de Yambo Ouologuem… à la réception pas de « Devoir de violence » et deux envois, de deux exemplaires de « Lettre à la France nègre » !
L’un de deux livres porte au dos des numérotations de bibliothèque (laquelle mystère ?) et se trouve frappéégalement de la mention PILON, ce qui signifie qu’il est interdit de commercialisation sous peine de sanction ?... Explication ?
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