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Core in Fronte : le nationalisme de toutes les opportunités

Le parti de Paul-Félix Benedetti applique une stratégie consistant à jouer la carte de toutes les opportunités pour étendre son influence et son pouvoir d’agir.

Core in Fronte : le nationalisme de toutes les opportunités



Le parti de Paul-Félix Benedetti applique une stratégie consistant à jouer la carte de toutes les opportunités pour étendre son influence et son pouvoir d’agir.


Gilles Simeoni avait acté, lors de l’officialisation de sa candidature, sans préciser si cela serait concrétisé au premier ou au second tour, le principe d’un rapprochement avec Core in Fronte à l’occasion des élections municipales de Bastia dans le cadre d’une « plateforme large avec des personnes qui s’unissent autour de valeurs, d’une vision, d’un projet municipal, communautaire, avec aujourd’hui une dimension nouvelle, celle du statut d’autonomie ». Il prenait ainsi en compte le potentiel électoral du parti de Paul-Félix Benedetti, sans doute plutôt celui des élections territoriales de juin 2021 (14,85 %, 1554 voix) que celui du premier tour des élections législatives de juillet 2024 (3,70 %, 472 voix). À l’interrogation, l’inquiétude ou la réticence de celles ou ceux qui l’alertaient qu’intégrer des indépendantistes dans sa démarche municipale pourrait indisposer des Bastiais de tous bords qui, du fait de son nationalisme modéré, accordaient leurs suffrages à sa personne ou à des candidats qu’il soutenait ou désignait, il avait répondu que la liste qu’il composerait et conduirait serait dans la continuité de ce qu’il avait fait en 2014 lors des élections municipales de Bastia, puis en 2015, 2017 et 2021 lors des élections territoriales : faire converger vers lui les nationalistes, rassembler au-delà de la sphère nationaliste. Le principe est désormais devenu une réalité. Le 27 janvier dernier, la section Core in Fronte Bastia a fait savoir qu’un accord politique avait été conclu avec Gilles Simeoni. L’information a été communiquée lors d’une conférence de presse animée par le frère et la sœur de Paul-Félix Benedetti : Félix, animateur de la section, ancien prisonnier politique ; Hélène Beretti, à ce jour directrice de la Chambre d’Agriculture de Corse. Cette dernière devrait être la cheffe de file du contingent Core in Fronte appelée à figurer sur la liste Simeoni dès le premier tour.

Matière à être de prime abord surpris


Matière à être de prime abord surpris, car, lors de la campagne des dernières élections territoriales et tout au long de l’actuelle mandature de l’Assemblée de Corse, le groupe Core in Fronte a souvent affiché une opposition à la majorité siméoniste lors de débats et aussi de votes. Dernière manifestation notable d’opposition et non la moindre, le 18 décembre dernier, le groupe a voté contre le budget primitif 2026 de la Collectivité de Corse qui était présenté et défendu par le Conseil exécutif après que Paul-Félix Benedetti ait préalablement expliqué : « L’année à venir sera dans la monotonie des années antérieures […] On est dans une logique qui tend vers le déséquilibre. Le manque de recettes et la stagnation des dépenses de fonctionnement nous mènent à une impasse […] La France régresse et la Corse, accrochée à la France, est en train de se noyer avec une vitesse plus lente parce qu’elle a plus de résilience, mais avec un destin tout aussi funeste […] Je souhaite qu’on retrouve le sens de l’intérêt commun, de la lutte collective pour imposer le respect des Corses parce que le compte n’y est pas […] Il convient de construire non pas un budget, mais un projet politique pour forcer le destin, pour renverser la table ».

Mais pas une véritable surprise


Depuis leur élection en juin 2021, les élus à l’Assemblée de Corse du groupe Core in Fronte ont joué la carte du pragmatisme. Tout en affichant une opposition à la gestion siméoniste de la Collectivité de Corse et à la ligne politique modérée de Femu a Corsica, ils ont soutenu la majorité siméoniste et durant le processus Beauvau : à Aiacciu, le 5 juillet 2023, en votant la délibération n° 23/089 Autunumia (vote du groupe) ; à Paris, au ministère de l’Intérieur, les 26 février 2024 et 11 mars 2024, en corédigeant avec l’État et les autres élus corses présents, le projet d’écritures constitutionnelles mettant sur les rails le réforme constitutionnelle devant permettre l’instauration d’un « statut d’autonomie » de la Corse « au sein de la République » puis en validant définitivement ce projet (Paul-Félix Benedetti et Paul Quastana représentaient le groupe) ; enfin, le 27 mars 2024, en votant la délibération approuvant les écritures constitutionnelles (vote du groupe). Par ailleurs, dès le scrutin territorial de juin 2021 passé, Core in Fronte s’est positionné, dans le présent et pour le futur, dans une démarche dite nécessaire de « convergence patriotique » des différentes organisations nationalistes. Ce positionnement a d’ailleurs été théorisé et consigné dans un document interne qui tirait des conclusions du vote de la délibération Autunumia du 5 juillet 2023 et des débats ayant précédé.

Un document interne très instructif


Selon les rédacteurs, chaque force politique corse représentée dans l’hémicycle de l’Assemblée de Corse avait été contrainte de se découvrir et d’assumer un positionnement. Ce qui avait mis en exergue « un schisme politique majeur » entre d’une part : « des parties prenantes d’un projet s’inscrivant résolument dans le mouvement de notre histoire » et d’autre part, « des tenants de l’archaïsme, hostiles à toute évolution » ; entre d’une part l’existence d’un « parti corse » et d’autre part, d’un « parti français ». Dans le document, il apparaissait en outre — ce qui donne tout son sens à la participation, aujourd’hui, de Core in Fronte à des listes avec Femu a Corsica, notamment à Bastia, Aiacciu, Portiveghju et Sartè — que Core in Fronte se félicitait que le processus Beauvau n’ait pas donné prise à des divisions de la mouvance nationaliste : « L’ensemble du Mouvement national a su éviter l’écueil de la fragmentation planifiée, de la dissension attendue et de l’abjuration fomentée ». Les dirigeants de Core in Fronte avaient cependant et certainement conscience que la « convergence patriotique » impliquant que leur parti indépendantiste accepte pour une longue durée une autonomie « au sein de la République », pouvait rebuter une partie de la base de leur parti et la pousser vers le frère ennemi Corsica Libera (aujourd’hui devenue Nazione) qui avait dénoncé le processus Beauvau et sa conclusion. Aussi il était précisé dans le document susmentionné et décidément très instructif : « Le patriotisme corse que nous soutenons ne saurait se dissoudre dans un politiquement correct servile (…) Nous entendons, encore et toujours, sans renonciation ni reniement aucun, reposer notre projet d’une Corse libre et souveraine (…) Nous entendons continuer notre mobilisation pour la Corse indépendante » Aussi également, ont été conduites des mobilisations de terrain, certes sans lendemain et sans résultats tangibles, mais de nature à crédibiliser que le parti ne laissait pas le champ libre à d’autres concernant certains fondamentaux du nationalisme ou problématiques impactant le quotidien de la population (spéculation immobilière, déchets, cherté pratiquée par la grande distribution, liaison maritime souvent défaillante Corse-Sardaigne…).

Stratégie et non tactique


Quels enseignements tirer de tout cela ? En réalité, le parti de Paul-Félix Benedetti joue bien plus que le pragmatisme mentionné précédemment. Il applique une stratégie consistant à jouer la carte de toutes les opportunités pour étendre son influence et son pouvoir d’agir. On a vu qu’il adopte la posture d’acteur responsable et rigoureux en acceptant provisoirement le projet autonomiste, mais affiche dans un même temps son attachement à la revendication d’indépendance de la Corse. Autres exemples… Core in Fronte affirme sa volonté de tout faire pour éviter la division du camp nationaliste en rejoignant lors des prochaines élections municipales, et ce, dans plusieurs localités importantes, Gilles Simeoni et ses amis. Mais il n’hésite pas en s’alliant avec Femu a Corsica, à tenter de déstabiliser Jean-Christophe Angelini et le Partitu di a Nazione Corsa à Portivechju, tandis qu’à L’Isula, il soutient une tête de liste voulant déloger de la mairie Angèle Bastiani, conseillère exécutive, y compris en envisageant d’embarquer dans l’aventure des colistiers appartenant au… Partitu di a Nazione Corsa. Core in Fronte ne s’interdit pas localement, comme le fait Paul-Félix Benedetti qui conduit une liste à Sartè dans le cadre des présentes élections municipales, de conclure des alliances avec ce que beaucoup de nationalistes appellent « l’ancien monde » (bucchinistes qui avaient peu de sympathie pour le nationalisme, ancien directeur de cabinet de Paul Giacobbi). Core in Fronte choisit une gestionnaire confirmée qui était jusqu’à ces temps derniers très discrète (Hélène Beretti) pour conduire ses troupes derrière Gilles Simeoni à Bastia, tout en ne renonçant pas à un activisme de terrain et tout en n’ayant jamais officiellement affirmé la nécessité que soit mis fin à l’action clandestine. Certains adversaires ne manquent pas de qualifier d’opportunisme, la stratégie Core in Fronte de jouer la carte de toutes les opportunités. « La vraie morale ne s’occupe pas de ce que nous pensons et voulons, mais de ce que nous faisons » aurait peut-être répondu Léon Trotski.

Pierre Corsi
Crédit photo :Journal de la Corse
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