Une grève d’avertissement
Une grève née d’un point de rupture politique
Une grève d’avertissement
Après cinq jours de perturbations, le trafic maritime entre la Corse et Marseille a repris normalement. Vendredi 6 février au soir, un protocole de sortie de grève a été signé sous l’égide de l’Office des transports de la Corse, mettant fin aux blocages des ports d’Ajaccio et de Bastia.
Cette grève, toutefois, ne peut être réduite à un simple conflit social clos par un compromis technique. Elle s’inscrit comme une grève d’avertissement, menée de concert avec l’exécutif de la Collectivité de Corse, afin d’adresser un message clair à l’État français comme aux institutions européennes. Les marins de Marseille et de Corse des compagnies bénéficiant de la continuité territoriale entendent signifier qu’ils ne se laisseront ni marginaliser ni dépasser par un opérateur opérant hors du cadre social, fiscal et réglementaire qui leur est imposé.
Une grève née d’un point de rupture politique
Le mouvement a pris forme le lundi 2 février, après l’échec de discussions préalables avec l’État. Il marque le passage d’un malaise ancien à une mise en garde assumée. Depuis des mois, les syndicats alertaient sur la fragilisation économique progressive de Corsica Linea et de La Méridionale, sans obtenir de réponse politique jugée à la hauteur des enjeux. L’absence de négociation réelle a été interprétée comme un refus d’arbitrage, voire comme une acceptation tacite d’un déséquilibre croissant.
La concurrence étrangère au cœur du message adressé à Paris et Bruxelles
Au centre du conflit se trouve la concurrence exercée par des compagnies battant pavillon étranger, au premier rang desquelles Corsica Ferries. Les marins dénoncent une asymétrie structurelle : aux opérateurs chargés d’une délégation de service public sont imposées des obligations lourdes en matière d’emplois, de sécurité et de régularité, tandis que leurs concurrents peuvent ajuster librement leurs coûts et leurs stratégies commerciales. La grève vise à rappeler que la continuité territoriale ne peut survivre durablement dans un cadre de concurrence laissée sans garde-fous. C’est aussi un acte de résistance face à un monde de plus en plus dérégulé. Pour combien de temps encore ?
L’ETS, catalyseur d’un mécontentement ancien
L’entrée en vigueur du mécanisme européen de tarification carbone a agi comme un accélérateur. L’ETS est perçu comme une contrainte supplémentaire non compensée, pesant principalement sur les compagnies françaises assurant un service public. Pour les marins, l’empilement de normes environnementales, sans prise en compte des spécificités insulaires, revient à fragiliser ceux qui respectent déjà les standards sociaux et de sécurité les plus élevés.
Le durcissement du conflit, conséquence et non origine
Le durcissement du mouvement à partir du 4 février, avec l’implication du syndicat autonome et les retards imposés à certains navires concurrents, n’en constitue pas le déclencheur. Il est la conséquence directe de l’absence de réaction rapide des pouvoirs publics. Cette extension du conflit visait à déplacer le rapport de force et à rendre visible une injustice structurelle que les marins estiment tolérée par l’État.
Un accord de sortie, mais un calendrier de vigilance
Le protocole de sortie de grève prévoit l’absence de sanctions contre les grévistes et l’engagement d’un rapprochement stratégique entre Corsica Linea et La Méridionale, notamment sur la desserte du Maghreb. Il acte surtout l’ouverture d’un cycle de discussions, à compter du 25 février et jusqu’à l’été, afin de sécuriser les délégations de service public actuelles et de penser la desserte maritime après 2030. Le constat est partagé : le cadre actuel de la DSP n’est plus suffisant pour garantir la pérennité du modèle.
La question environnementale portée au niveau européen
Parallèlement, la Corse portera conjointement avec la Sardaigne une demande d’exonération sur la fiscalité environnementale auprès des États français et italien, ainsi qu’auprès de l’Union européenne. Il s’agit d’obtenir une reconnaissance explicite des contraintes propres aux territoires insulaires et d’éviter que la transition écologique ne se traduise mécaniquement par une pénalisation économique durable. C’est aussi la démonstration d’une contradiction majeure entre les nécessités écologiques et les exigences du social.
Une grève comme signal stratégique
Au-delà de ses effets immédiats, cette grève a valeur de signal stratégique. Elle vise à empêcher que l’État se réfugie derrière l’argument de la libre concurrence européenne pour justifier l’inaction. Elle rappelle que laisser s’éroder les compagnies assurant la continuité territoriale, c’est prendre le risque d’un déséquilibre durable du transport maritime, d’une hausse structurelle du coût de la vie et, à terme, d’une remise en cause de l’égalité réelle entre l’île et le continent.
GXC
illustration : D.R