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Chroniques d’Octave, natif de l’Île-aux-Oiseaux

À l’approche de la saison estivale, qui voyait des hordes déferler sur l’Île-aux-Oiseaux, Octave ressentait un grand sentiment de dépossession.

Chroniques d’Octave, natif de l’Île-aux-Oiseaux



À l’approche de la saison estivale, qui voyait des hordes déferler sur l’Île-aux-Oiseaux, Octave ressentait un grand sentiment de dépossession.
C’était presque physique, comme une agression.
Cette année, ce sentiment lui venait, pour l’enserrer complètement, beaucoup plus tôt que d’habitude.


Les terres du bas

Il se sentait oppressé depuis plusieurs semaines, et cela depuis qu’il avait multiplié ses incursions vers les terres du bas. Celles où fourmillaient, oui c’était le terme exact, les populations fraîchement arrivées, attirées par ce que l’on présentait, sur la terre ferme, comme un lieu permettant de mener une vie plus saine et préservée des miasmes d’un monde déliquescent.
Pour Octave, cette image était fausse, depuis longtemps d’ailleurs, mais c’était celle qui contribuait à attirer des foules assoiffées d’autre chose.
C’était un véritable déferlement vers les terres du bas.

La peur des hauteurs

Octave espérait que cela n’arriverait pas vers les terres hautes où il avait élu un domicile protégé. Mais il n’en savait finalement rien, et il commençait à douter et à prendre peur.
Dans les terres du bas, il avait pu assister, depuis plusieurs années, à un peuplement massif par ceux venant de la terre ferme, et d’ailleurs. Ce qui pouvait, pensait-il, s’apparenter à ce que décrivaient les termes de « colonisation de peuplement », qu’il avait entendu employer pour d’autres contrées.

Une colonisation différente

Ce n’était pas, en effet, une colonisation ordinaire, se disait-il, au sens où on l’entendait pour qualifier les comportements de certaines puissances qui étaient allées s’implanter en Afrique ou ailleurs, en mettant en place une administration et quelques centaines d’hommes pour contrôler le pays.
Dans ces époques, qui étaient celles où l’on avait coutume de dire que le soleil ne se couchait jamais sur les terres de Son Impériale Majesté, les populations indigènes ou autochtones restaient, somme toute, majoritaires chez elles.
Elles étaient privées du pouvoir de décision, mais gardaient le contrôle de leurs us et coutumes, comme on disait, même si l’autorité dominante trouvait parfois, souvent même, tout cela bien barbare.

La complexité de l’œuvre coloniale

Octave — qui avait beaucoup lu sur ces questions et s’était même rendu dans certains de ces pays qui étaient jadis sous la férule bienveillante de Sa Gracieuse Majesté — trouvait d’ailleurs qu’on ne pouvait avoir une analyse tranchée et manichéenne de « l’œuvre » colonisatrice.
Il pensait qu’il fallait raison garder, comme en toute chose, et qu’en certains pays de nombreuses infrastructures avaient été mises en place par le colonisateur et perduraient.
Il avait même lu que, dans certains pays dits colonisés, l’eau courante dans chaque maison, ainsi que l’électricité, avaient été installées bien avant que ce ne fût le cas dans certaines parties de l’Île-aux-Oiseaux.

Qui est le colonisé ?

Qui était finalement le colonisé ? se disait-il parfois.
Aujourd’hui, sur l’Île-aux-Oiseaux, la situation lui paraissait bien plus grave et se différenciait de celles sur lesquelles il avait fait quelques lectures.
L’Île-aux-Oiseaux était complètement entourée d’eau, ce qui la rendait singulière, et ceux de la terre ferme ne le prenaient pas suffisamment en considération, englués qu’ils étaient dans une sorte de religion appelée d’un vocable dont il ne comprenait guère le sens, tant il était, à son sens, accommodé à toutes les sauces : l’égalité.
Il voulait bien croire qu’il était égal en humanité avec tous les habitants de la planète, mais, pour le reste, il se considérait comme unique.
Un point c’est tout !

Le gouverneur des terres du bas

Il ne comprenait guère ces discours lancinants tenus par le gouverneur représentant la terre ferme, et qui résidait sur les terres du bas de l’Île-aux-Oiseaux, et qui n’avait que ce mot d’égalité à la bouche.
C’était un peu sur ce substrat idéologique que l’on assistait aujourd’hui à la colonisation des mœurs et donc des us et coutumes sur l’Île-aux-Oiseaux.

La dissolution du peuple premier

Le peuple originaire — qu’on pourrait appeler aussi le « peuple premier » — de l’Île-aux-Oiseaux se dissolvait dans la masse des nouveaux arrivants.
Et cela était différent de la situation du milieu du XXe siècle où l’on criait déjà au colonialisme de ceux de la terre ferme.
Car finalement, se disait-il, à l’époque le nombre était en faveur des « indigènes » de l’Île-aux-Oiseaux. Ces derniers restaient encore les maîtres de leur territoire, en ce que leur mode de vie était encore guidé par le legs de leurs ancêtres qu’ils avaient adapté, sans en trahir la substance.
Il y avait ainsi une unité de mœurs, une unité dans le rapport à la terre et au sens qui en résultait.
Aujourd’hui, Octave craignait que ce ne fût de moins en moins le cas.

Les silences qui ne parlent plus

Octave ne reconnaissait plus les gens.
Il n’y voyait plus l’unité ancienne, c’est-à-dire que les silences, lorsqu’il rencontrait quelqu’un des terres du bas, ne parlaient plus, ne lui parlaient plus.
Il n’éprouvait pourtant pas cela lorsqu’il retrouvait ses amis d’enfance dans sa demeure du haut ; c’était bien le signe que quelque chose n’allait plus, que quelque chose n’allait pas.

La rupture du lien ancestral

Les expressions des visages, les attitudes, les comportements n’exprimaient plus la communauté issue du lien fort avec la terre ancestrale ; ils étaient dorénavant façonnés par une unité exogène.
Tout simplement, se disait-il, parce que ceux qui étaient là, et devenaient majoritaires, n’étaient pas de cette terre et ne pouvaient dès lors faire vibrer la flamme des origines. Non pas qu’ils ne le voulussent pas, mais parce qu’ils ne le pouvaient pas. Ils n’en détenaient pas, en effet, le secret du lien, transmis de génération en génération par ceux qui s’étaient imprégnés lentement, même venus d’ailleurs, de cette terre pour s’y fondre.
Leur nombre ne permettait plus d’assurer la lente, forcément lente, transmission.

Le monde ancien qui disparaît

Ces nouveaux arrivants apportaient un rapport au monde différent, ni meilleur ni pire, mais ce n’était pas celui de ceux qui avaient toujours peuplé majoritairement l’Île-aux-Oiseaux, ce n’était pas celui de ceux qui avaient vu leurs ancêtres affronter les peuplades venues du Nord.
De ceux qui s’étaient repliés sur les hautes terres pour protéger ce qu’ils avaient de plus précieux, à savoir la rudesse d’un mode de vie et les liens, sans filtre ni obstacle, avec la terre-mère.
Tout cela lui semblait fini.

La modernité contre les anciens

Aujourd’hui, même les natifs avaient trouvé nécessaire de se déplacer vers les terres du bas ; ils y avaient vu une nécessité pour être « modernes ».
Mais, ce faisant, ils avaient oublié la sagesse des anciens qui leur disait de rester sur les hauteurs pour préserver ce qu’ils étaient et ce qui les constituait.
Mais l’appât du gain, et la croyance dans ce qu’il fallait bien appeler la mortifère idéologie du progrès, mâtinée d’un consumérisme exacerbé, eurent raison des principes élémentaires d’une vie bonne.

L’angoisse permanente

Face à tout cela, une angoisse toujours plus forte étreignait Octave ; elle l’étreignait en permanence, même en dehors de la période des forts flux migratoires touristiques et donc saisonniers.
Aujourd’hui, il ne ressentait plus la parenthèse de ces moments qu’il considérait un peu comme irréels, pendant lesquels l’Île-aux-Oiseaux n’était plus elle-même.
La parenthèse était devenue un état permanent !

L’uniformité triomphante

L’invasion de l’Île-aux-Oiseaux par des populations qui, en nombre, étaient dorénavant dominantes, conduisait à en changer profondément les structures sociétales ; c’était un changement de fond auquel on assistait, pensait Octave.
Pouvait-on encore y faire quelque chose ?
C’était la question qui venait immédiatement à l’esprit, naturellement.

L’impuissance des dirigeants

Pourtant ceux qui dirigeaient — ou croyaient diriger l’Île-aux-Oiseaux, comme on le leur avait fait croire pour qu’ils puissent le faire croire à tous — ne donnaient pas le sentiment d’avoir perçu le danger et donc de se préoccuper de trouver des solutions.
Rien n’était vraiment entrepris, selon Octave, pour inverser cette tendance lourde vers l’uniformité — nécessairement appauvrissante — de l’égalité de la terre ferme.
Comme s’il fallait donner des gages...

Le règne du conformisme

Ainsi, inexorablement, les nouveaux arrivants — souvent des plus ordinaires — apportaient leur façon de vivre façonnée par l’uniformité égalitariste, car ceux de la terre ferme ne voulaient voir aucune tête dépasser.
Tous pensaient de la même façon.
Tous étaient abrutis par l’ingurgitation quotidienne des sons et des images propagés par ces boîtes diaboliques que tous avaient, en plusieurs exemplaires, dans leurs logis.
Ils buvaient ainsi quotidiennement le lait de la médiocrité et du conformisme.
Le nombre de ceux-là rendait la résistance difficile…

Le retour vers les hauteurs

Octave se dirigea rapidement vers les terres du haut pour retrouver son logis sur la lande, pour l’instant préservé.
À suivre…

SALLUSTE
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