Galerie Noir et Blanc : Batti dans tous ses états
La bonne adresse du jour c’est la Galerie Noir et Blanc à Bastia
Galerie Noir et Blanc
Batti dans tous ses états
Si vous voulez retrouver Batti, qui nous a croqué tant de moments difficiles, ou drôles de l’île. Tant d’instants dramatiques ou d’extrêmes tensions… La bonne adresse du jour c’est la Galerie Noir et Blanc sur la place du marché, si vivante à l’heure où les Bastiais se retrouvent macagna au bec, plans sur la comète dans la tête.
L’originalité à l’honneur
La Galerie Noir et Blanc nous offre à voir, à redécouvrir de très nombreux dessins de différentes périodes, sur tels ou tels sujets, pas tous grinçants, pas tous allègres du dessinateur fidèle au poste depuis 1975. Son crayon, sa plume, son pinceau ont un point commun : la variété du trait, des couleurs, des compositions. L’originalité est à l’honneur chez Batti. Le moins que l’on puisse dire est qu’on ne s’ennuie pas avec ses créations dont on pourrait penser qu’elles sortent tout droit de son imagination comme Athena du cerveau de son père, Zeus ! Et pourtant l’art de la composition, de l’harmonie des couleurs, de la pertinence des formes ne tombent pas du ciel ni la vivacité du ton, en amont il y a l’esprit de synthèse et du travail avant que le dessin fasse tilt.
« L’éphémère et l’immortelle »
L’exposition de Batti occupe tout un étage (le rez-de-chaussée) de la galerie et l’artiste se prête au jeu du guide. Il éclaire. Commente. Explique. S’arrête sur un détail. Sur des dessins primés en France, à Washington et dans bien d’autres ailleurs. Il fait vivre ce qu’il a dessiné. Cite les journaux — tous publiés en Corse — auxquels il a collaboré et d’autres hors de l’île.
Les dessins de Batti nous font souvent naviguer, évoluer de la Corse à l’international, ce qui nous sort du nombrilisme insulaire, même si souvent il dénonce les atteintes à l’île et à son peuple. « L’Éphémère et l’immortelle » ouvre le bal avec un de ces champs parfumés dont la senteur nous suit partout : combien de Corses de la diaspora n’ont-ils pas frotté l’intérieur de leur voiture — sièges, plafond, sol — avec cette murza si prégnante ?
Promenade, pinède et café
Scènes de vie quotidienne, qui sont de véritables tableaux où l’on se reconnaît, où l’on côtoie de vagues connaissances, des voisins, des personnes qu’on ne peut pas porter dans son cœur tellement elles peuvent être envahissantes… des vilains avec qui on est au bord du procès, des casse-pieds et des personnages qu’on peut apprécier, bien sûr. « A spassighjata » sur le perron de Saint Jean où certains font les clowns assorties de « private jokes » à l’appui (plaisanteries entre soi), qui déclenchent les rires de leur petite bande de familiers ! « A paghjella », classée par l’UNESCO au patrimoine de l’humanité. « A paghjella », peinture portant en bas à droite les silhouettes de Guelfucci et de ses potes chantant une main sur l’oreille ! Touchant hommage à un chanteur immense disparu trop tôt. « La pinède » où son bel environnement succombe sous l’érection de paillotes. « Le café », peuplé d’hommes et surtout de femmes démontrant qu’en Corse le deuxième sexe, ainsi que dirait Beauvoir, ne lui est pas interdit d’accès contrairement à certains bistrots du 93. Dans ce café plein de femmes qui s’amusent des trémolos de Thomas Bronzini… Non, il pousse bien la chansonnette. Rois de cartes à jouer. Les deux moitiés royales s’exècrent. Mais elles doivent se faire une raison : le vivre ensemble est à ce prix !
Différemment pareils
Différemment pareils, clin d’œil aux études de Batti à Montpelier où des Occitans l’on convertit au rugby, que Batti adore contrairement au foot dont il déteste les débordements agressifs de supporters. Le bazar d’Isntanbul, à l’époque où la ville était capitale de la culture européenne, en 2010. Le bazar avec ses femmes voilées et d’autres court vêtu, avec des derviches tourneurs, avec des marchandes de tout et de rien, des touristes, dont Batti dans un coin.
Des dessins rigolos et à méditer. Ainsi « Le penseur » alimenté par un courant électrique afin de réveiller ses cellules grises et sa réplique « La penseuse » reproduite par « Le Monde » et « L’express ».
Des sujets d’actualité sont devenus avec le temps historique, telle la séquence d’un militaire d’occupation courtisant une Corse illustrant la devise : « Souvent conquise, jamais soumise », magnifiée par une ruade de la dame contre le conquérant. Des thèmes très forts rappellent que l’union fait la force à preuve un gros méchant poisson mis en fuite par une foule de menus fretins ; que la police peut représenter un grave danger comme lors des nuits et des jours qui ont suivis Aleria, avec la menaçante expression de ce CRS qu’on imagine tonitruant un « Couché ! » aux insulaires… Plusieurs œuvres soulignent l’esprit de paix, la volonté de paix, l’urgence de paix qui ne doit pas quitter le spectateur. Exemple : cet arbre dont les racines s’enfouissent dans les crânes des tués et dont les feuillages les plus hauts portent une frêle colombe… L’espoir.
En parcourant cette expo : un chef d’œuvre, « L’Affiche de Canta ». Une affiche qui a pratiquement fait le tour du monde. Une affiche composée avec art, résultat d’un dessin mêlé à de la photographie, déclinée en un superbe noir et blanc qui dit tout en excluant tous les détails superflus.
Un libecciu furieux
Clou de la monstration cette vue du libecciu tempêtant si fort que le Vieux Port de Bastia à l’instar d’un tremblement de terre qui fait s’entrechoquer les immeubles et malmène les bateaux réduits à des fétus de paille. Libecciu furieux aussi contre le ciel qu’il fait gondoler avec rage sans pouvoir empêcher cependant qu’un texte de Jacques Thiers se déploie dans l’azur tourmenté et que des feuilles volent arrachées du carnet de comptes de la maman épicière de l’écrivain et s’échappent en une pluie ironique et espiègle sur les méfaits d’un vent qui ne se maîtrise plus.
Michèle Acquaviva-Pache
QUESTIONS À BATTI.
Avez-vous toujours autant envie de dessiner ?
Oui… Oui, beaucoup d’autant plus que maintenant je suis détaché d’obligations professionnelles. Pendant un moment, j’ai d’ailleurs arrêté le dessin. J’ai repris avec le CNI… J’aime également ne rien faire !
Dessin de presse, affiche, caricature, publicité… Que préférez-vous ?
J’aime tout dessiner… Mais vous avez oublié la sculpture à laquelle je m’adonne. Problème : la sculpture exige plus d’espace et de temps à lui consacrer. Réflexion faite, c’est le dessin de presse qui me convient le mieux parce qu’il est immédiat, même si après lecture du journal on le jette avec les articles.
Qu’est-ce qu’un bon dessin de presse ?
Ça dépend de ce que l’on recherche. Tignous, mon ami, assassiné avec les autres membres de « Charlie hebdo », insistait : il y a le dessin dont on veut qu’il fasse rire et celui dont on souhaite qu’il fasse réfléchir. Je suis d’accord avec lui.
Vous avez dessiné des migrants recueillis en Méditerranée par « L’Aquarius », des espaces désertifiés à cause du changement climatique. Qu’est-ce qui vous scandalise aujourd’hui ?
Trump. Vouloir transformer Gaza en riviera m’est insupportable. Ça me pousse à dessiner en ce moment ! J’apprécie a contrario ce qui dénoue les fils de l’espérance. Aux JO de Londres en 2012, le Théâtre du Globe, qui était celui de Shakespeare, programmait les 28 pièces du grand auteur en 28 langues. C’était un vrai délice, déclic à un dessin.
Propos recueillis par M-A-P
Crédit photo : M.A.P