L’autonomie : le rendez-vous de la dernière chance
Le projet d’autonomie de la Corse divise aujourd’hui jusqu’aux mouvements nationalistes
L’autonomie : le rendez-vous de la dernière chance
Le projet d’autonomie de la Corse divise aujourd’hui jusqu’aux mouvements nationalistes. Nazione appelle à le rejeter, estimant qu’il est très loin des aspirations du peuple corse. À l’inverse, Femu a Corsica et le PNC considèrent qu’il faut savoir franchir les étapes les unes après les autres. Pour eux, si la Corse entre dans la Constitution, ce sera déjà une victoire historique. Rien n’empêchera ensuite de poursuivre le chemin et d’obtenir demain de nouvelles compétences. Ces deux positions se défendent, mais l’une offre une perspective tandis que l’autre reste dans l’espérance statique. Cependant, elles laissent de côté une question essentielle : celle de la responsabilité de l’État français dans l’évolution de la question corse. Car lorsqu’on relit l’histoire des cinquante dernières années, une évidence saute aux yeux. Presque chaque évolution institutionnelle importante est intervenue dans un contexte de violences ou immédiatement après une crise majeure. À tort ou à raison, cette chronologie a installé une idée redoutable : l’État finit toujours par ouvrir des
négociations lorsqu’il est placé sous pression.
Une vieille mécanique
Cette histoire ne commence pas avec la création du FLNC en 1976. Dès les années soixante, les premiers mouvements régionalistes multiplient les actions clandestines. Les attentats se succèdent bien avant Aléria. Ils dénoncent déjà la spéculation foncière, la disparition de la langue corse, le sous-développement de l’île et une politique parisienne vécue comme profondément injuste. Après les événements d’Aléria, en août 1975, le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing procède à la bidépartementalisation de l’île puis le 1er janvier 1976 o l’application de la continuité territoriale. Officiellement, c’est pour le bien de la Corse. Dans les faits la continuité territoriale détruira le maigre tissu économique de l’île et la bi départementalisation permettra une meilleure assise clanique sur la population. Et déjà apparaît cette impression troublante : Paris ne réforme que lorsqu’il est confronté à une crise.
En 1982, le gouvernement de Pierre Mauroy fait voter le premier statut particulier de la Corse. L’Assemblée de Corse voit le jour. Pour la première fois, l’île bénéficie d’une organisation institutionnelle différente du droit commun. Cette réforme constitue une véritable avancée. Mais elle intervient alors que le FLNC mène depuis plusieurs années une campagne d’attentats presque quotidienne. Beaucoup de Corses en tirent une conclusion simple : l’État a négocié sous la contrainte des bombes.
Le même scénario semble se reproduire quelques années plus tard. À la fin des années quatre-vingt, la violence politique atteint un niveau dramatique et le FLNC se divise. C’est à ce moment-là que naît le nouveau statut de 1991. La Collectivité territoriale de Corse est créée et le texte évoque même le « peuple corse », formule qui sera ensuite censurée par le Conseil constitutionnel. Là encore, personne ne conteste l’importance de la réforme appuyée par le FLNC Canal habituel. Mais le calendrier renforce l’idée que chaque crise débouche finalement sur une concession politique. Le FLNC Canal historique en tirera les leçons lorsque Charles Pasqua le sollicite.
Les accords de Matignon
L’épisode le plus révélateur reste sans doute celui des accords de Matignon. Le 6 février 1998, le préfet Claude Erignac est assassiné à Ajaccio. Toute la Corse est bouleversée. Quarante mille personnes descendent dans les rues pour condamner cet acte. Les arrestations se succèdent. Pourtant, alors même que deux nouveaux attentats frappent l’URSSAF et la Direction départementale de l’Équipement en novembre 1999, Lionel Jospin ouvre un dialogue inédit avec les élus corses. Pendant plusieurs mois, les réunions se succèdent à Matignon. Elles débouchent sur les accords de juillet 2000 puis sur la loi de 2002, qui prévoit notamment le Plan exceptionnel d’investissement et renforce la place de la langue corse dans l’enseignement. Jean-Pierre Chevènement préfère alors quitter le gouvernement plutôt que d’assumer cette évolution. Une nouvelle fois, chacun retient la même succession des événements : crise, négociation, réforme. Le scénario se reproduit encore en 2022. Après l’agression mortelle d’Yvan Colonna à la prison d’Arles, plusieurs semaines d’émeutes secouent la Corse. Des bâtiments publics sont incendiés, les affrontements se multiplient. C’est alors que Gérald Darmanin déclare être prêt à aller « jusqu’à l’autonomie ». Là encore, le calendrier nourrit les mêmes interrogations.
Le mal français
Au fond, la question corse révèle surtout une faiblesse beaucoup plus profonde de l’État français : son incapacité chronique à conduire une politique de long terme et plus encore à accepter un début de décentralisation. Depuis cinquante ans, Paris alterne les démonstrations de fermeté et les ouvertures spectaculaires. Un jour, il affirme que la République est une et indivisible ; quelques mois plus tard, après une crise, il accepte ce qu’il refusait jusque-là. Cette alternance permanente entre rigidité et concessions donne le sentiment d’une véritable bipolarité politique. Elle entretient malgré elle l’idée que les crises obtiennent davantage que le dialogue démocratique. Cette difficulté ne date pas d’aujourd’hui. Elle plonge ses racines dans l’histoire de France. La monarchie s’est construite contre les pouvoirs locaux. Louis XIV révoque l’édit de Nantes pour imposer l’unité religieuse. Les Parlements provinciaux sont progressivement réduits à l’impuissance. La Révolution remplace les anciennes provinces par les départements, puis la République poursuit longtemps cette volonté d’uniformiser la nation jusque dans la langue. Comme si toute identité forte constituait une menace pour l’unité du pays.
Un pays composite qui tourne le dos à l’évolution planétaire
Pourtant, qui peut sérieusement nier que la France est composée d’identités culturelles puissantes ? La Corse au premier chef, mais aussi la Bretagne, le Pays basque, l’Alsace, la Catalogne du Nord, l’Occitanie ou la Savoie possèdent chacune une histoire, une mémoire, parfois une langue et une manière particulière de regarder le monde. Cette diversité ne fragilise pas la France. Elle constitue au contraire l’une de ses plus grandes richesses. L’uniformité n’existe que dans les textes administratifs. Le pays réel est infiniment plus riche que le pays imaginé par les centralisateurs.
Le paradoxe est que le monde évolue désormais dans la direction inverse. Les grandes démocraties donnent davantage de responsabilités à leurs territoires. L’Europe elle-même repose sur le principe de subsidiarité, selon lequel ce qui peut être décidé localement n’a pas vocation à remonter systématiquement vers le sommet. La France, elle, demeure largement organisée selon un modèle hérité de la monarchie absolue puis perfectionné par Napoléon. Ce système a longtemps assuré l’unité nationale. Mais il répond de moins en moins aux réalités du XXIe siècle. Plus l’État s’accrochera à cette conception centralisée, plus les tensions territoriales risquent de se renforcer. La question corse ne disparaîtra pas avec un texte de loi. Si ce projet d’autonomie, tronqué par les uns et les autres, est adopté, il ne sera qu’une étape. D’autres revendications viendront inévitablement. Non parce que les Corses seraient insatiables, mais parce que le mouvement de décentralisation est désormais à l’œuvre partout en Europe.
Changer enfin de logique
Le véritable enjeu dépasse donc largement la seule Corse. Il est temps que la République cesse de considérer ses identités locales comme des exceptions qu’il faudrait contenir. Il est temps que ses représentants les plus conservateurs réagissent non par intérêt national, mais par peur de perdre ce qui a été. Ces identités, ces façons d’être ne sont pas une menace ; elles sont une richesse. L’unité nationale ne repose pas sur l’effacement des différences, mais au contraire sur leur reconnaissance. Depuis cinquante ans, l’État a trop souvent donné le sentiment d’ouvrir le dialogue après les crises, laissant croire que la violence faisait avancer les dossiers plus vite que les urnes. C’est cette mécanique qu’il faut aujourd’hui briser. Si l’autonomie est accordée parce qu’elle correspond à une vision moderne de l’organisation territoriale de la France, elle marquera une véritable rupture historique. Si elle apparaît une nouvelle fois comme la conséquence d’un rapport de force, alors le rendez-vous n’aura été que repoussé. Car la véritable faiblesse de la France n’est pas sa diversité. C’est son incapacité persistante à la regarder avec confiance plutôt qu’avec inquiétude
GXC
Crédit illustration : D.R