La « mafia », l’autonomie et la Corse
accorder davantage de pouvoirs à la Collectivité de Corse reviendrait inévitablement à offrir un formidable terrain de jeu à cette fameuse « mafia »
La « mafia », l’autonomie et la Corse
À mesure que le débat sur l’autonomie de la Corse avance, un argument est régulièrement repris par des acteurs locaux et la presse nationale : accorder davantage de pouvoirs à la Collectivité de Corse reviendrait inévitablement à offrir un formidable terrain de jeu à cette fameuse « mafia », argument qui agit désormais comme une sorte de leitmotiv. L’idée frappe les esprits parce qu’elle touche à ce qu’il y a de plus inquiétant : la possibilité qu’une démocratie soit capturée par la criminalité organisée. Personne ne contestera une évidence : la Corse est confrontée toujours à une grande criminalité violente. Mais depuis cinquante ans, certaines des bandes criminelles ont désormais un pied dans le cœur du système pour y capter les fonds publics. Les assassinats, les extorsions, les incendies criminels, les trafics, les pressions sur certains secteurs économiques sont une réalité. Les magistrats, les policiers et les gendarmes ne cessent de le rappeler. Mais entre ce constat et l’affirmation selon laquelle l’autonomie ouvrirait les portes de l’île à « la mafia », il existe un raccourci qui mérite d’être interrogé.
Une « mafia » ou « des mafias » ?
Le premier paradoxe réside dans le vocabulaire lui-même. On parle désormais de « la mafia corse » comme s’il existait une organisation unique, hiérarchisée, dotée d’un commandement central, d’une stratégie politique et d’une volonté concertée de s’emparer des institutions. Or ce n’est pas ce que disent les rapports judiciaires. Le SIRASCO, la JIRS de Marseille ou les magistrats spécialisés décrivent des bandes, des équipes, des réseaux, parfois alliés, souvent rivaux, exerçant une emprise mafieuse sur certains territoires ou certaines activités économiques. Ils ne décrivent pas une Cosa Nostra ou une ‘Ndrangheta insulaire disposant d’une « cuppola » capable de décider de l’avenir politique de la Corse. Cette nuance est essentielle. Employer constamment le singulier contribue à fabriquer l’image d’une puissance invisible, omniprésente et presque toute-puissante. Le débat quitte alors le terrain des faits pour entrer dans celui des représentations.
De quelle autonomie parle-t-on ?
L’autre faiblesse de ce raisonnement est son imprécision. Ceux qui agitent le spectre d’une autonomie sous influence criminelle précisent rarement de quelle autonomie ils parlent. S’agit-il d’un simple pouvoir d’adaptation des lois ? D’un pouvoir réglementaire renforcé ? D’un véritable pouvoir législatif ? Quels domaines seraient concernés ? Quels contrôles exerceraient le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, les juridictions administratives, les chambres régionales des comptes ou le préfet ? Sur toutes ces questions, les réponses sont généralement absentes. Le député François-Xavier Ceccoli, en évoquant à l’Assemblée nationale la pression que pourraient subir les élus dans une collectivité dotée de pouvoirs normatifs élargis, exprime une inquiétude que l’on peut entendre. Mais son intervention donne aussi le sentiment que la menace criminelle devient aujourd’hui un argument supplémentaire contre une autonomie à laquelle il s’est toujours opposé. Dès lors, la question mérite d’être posée : débat-on réellement des modalités d’un futur statut ou utilise-t-on la peur pour refermer un débat politique ancien ?
Une réalité déjà présente
L’argument comporte surtout une contradiction. Si les organisations criminelles disposent déjà d’une telle capacité de pression sur les élus, pourquoi attendre l’autonomie ?
Aujourd’hui déjà, la Collectivité de Corse gère des milliards d’euros, attribue des marchés publics, décide d’investissements majeurs, intervient dans les transports, l’aménagement du territoire, le tourisme, le développement économique, la culture ou l’environnement. Les communes délivrent des permis de construire. Les intercommunalités attribuent des marchés. Hier, les départements exerçaient eux aussi d’importantes compétences. Si infiltration il y a, et qui peut en douter si on proclame l’existence d’une mafia, elle ne dépend manifestement pas d’un futur statut d’autonomie. Le problème est ailleurs : il réside dans la capacité des institutions à résister aux pressions, quelle que soit leur organisation et aux organes de contrôle de faire leur travail.
Les victoires oubliées
Le débat public donne parfois l’impression que la criminalité organisée progresse sans rencontrer de résistance. Pourtant, ces derniers mois, la justice a obtenu des résultats majeurs. Le procès du double assassinat de Bastia-Poretta a conduit à des réquisitions particulièrement lourdes contre plusieurs figures importantes de la criminalité insulaire. Le procès du Petit Bar constitue lui aussi l’un des dossiers les plus importants jamais instruits contre un groupe criminel corse. Et pourtant ces procès majeurs ont été passés sous silence par les deux collectifs antimafia autant que par les députés pourtant prompts à agiter le spectre de la mafia quand cela semble les arranger. Tout cela ne signifie évidemment pas que la bataille est gagnée. Mais cela démontre une chose : l’État n’est pas désarmé. Or ces avancées occupent une place étonnamment modeste dans le débat sur l’autonomie. Comme si les succès judiciaires pesaient moins lourd que les scénarios fantasmés d’anticipation.
Une étrange conséquence
Poussons le raisonnement jusqu’à son terme. Si l’on affirme que la Corse ne peut accéder à un statut d’autonomie parce que la grande criminalité existe, quelle conclusion faut-il en tirer ? Qu’aucune réforme institutionnelle ne sera jamais possible tant que subsisteront des organisations criminelles. Autrement dit, il suffirait à ces dernières d’entretenir durablement un climat de violence pour empêcher toute évolution démocratique. Ce serait leur reconnaître un véritable droit de veto. L’avenir institutionnel de la Corse ne dépendrait plus de la volonté des citoyens, du Parlement ou de la Constitution, mais de la capacité de quelques bandes criminelles à maintenir un niveau suffisant d’intimidation. Une démocratie ne peut accepter un tel raisonnement.
Ne pas céder à la peur
La question n’est donc pas de nier la grande criminalité organisée. Elle existe, elle tue, elle intimide et elle infiltre certains secteurs économiques. La combattre doit demeurer une priorité absolue. Mais faut-il pour autant renoncer à toute réflexion sur l’avenir institutionnel de la Corse ? L’histoire enseigne exactement l’inverse. Les démocraties ne cessent pas de se réformer parce qu’elles sont menacées ; elles renforcent leurs contre-pouvoirs, leurs mécanismes de contrôle et leur justice afin de pouvoir évoluer sans céder à la violence. Le débat sur l’autonomie mérite mieux qu’une alternative simpliste entre statu quo et mafia. La véritable question n’est pas de savoir si une autonomie ferait le jeu du crime organisé. Elle consiste à déterminer quelles garanties démocratiques, judiciaires et institutionnelles permettraient d’empêcher toute tentative d’influence.
C’est à cette condition que le débat retrouvera sa sérénité. Car une chose est certaine : si la peur devient l’unique boussole de nos choix politiques, alors la criminalité organisée aura déjà remporté une victoire, non pas sur les institutions, mais sur les esprits.
Les vraies faiblesses
La Corse a longtemps donné le sentiment d’être en retard dans la lutte contre la grande criminalité organisée en raison des insuffisances de l’État lui-même. Pendant des années, les rivalités entre services, la guerre des polices, les difficultés de coordination et un désordre judiciaire dont personne ne contestera aujourd’hui la réalité ont considérablement affaibli l’efficacité de la répression. Depuis quelques années, un changement semble toutefois s’être opéré. Les coups portés aux réseaux de trafic de stupéfiants, aux circuits de blanchiment, aux extorsions de fonds et les élucidations d’assassinats démontrent que l’action publique peut produire des résultats lorsqu’elle s’inscrit dans la durée. En revanche, le parquet régional spécialisé dans la lutte contre la grande criminalité, annoncé comme un outil majeur, tarde encore à tout simplement exister. L’autre faiblesse est peut-être plus insidieuse encore. Elle consiste à donner le sentiment que la création d’une nouvelle structure ou d’une nouvelle commission vaut action. La commission antimafia mise en place par la Collectivité de Corse n’a donné aucun effet concret. C’est à ces résultats que les citoyens jugeront l’action publique, bien davantage qu’à la multiplication des déclarations d’intention.
GXC
illustration n: D.R