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A Signora di campi fiureddu

À quand un retour chez elle ?

A Signora di campi fiureddu
À quand un retour chez elle ?



Elle n’a que 7 centimètres de haut. Mais son importance historique et patrimoniale est grande. Elle est en stéatite, un minéral employé du néolithique moyen à l’Égypte Ancienne. D’apparence plutôt ronde et stylisée sur le torse et le haut des jambes. Un triangle évoque une poitrine. Un autre un peu plus bas laisse deviner un ventre. Voilà la « Signora di campi fiureddu », née il y a quelque 4800 ans avant JC, près de Grossa dans le Sartenais. À son image : treize statuettes sardes de la même époque.
Cette Dame venue du fond des âges a fait l’objet récemment d’un documentaire très intéressant de Marie Pierre Valli, diffusé par Via Stella.

Une statue et sa jumelle

Cette statuette que d’aucuns dénomment « Vénus de campi fiureddu » a une histoire pour le moins inattendue. La réalisatrice s’est attaché le concours de spécialistes qui montrent bien en ce qui la caractérise tout ce qui la distingue… d’une sœur longtemps inconnue. Car elles sont deux issues du lieu proche de Grossa. L’une se trouve au British Museum. L’autre au Museum of archeology and anthropology de Cambridge. Une jumelle découverte grâce à un catalogue de ventes aux enchères mentionnant deux statuettes acquises l’une en 1927 par le musée londonien, l’autre en 1926 par l’institution muséale de la ville universitaire.
Les deux sculptures faisaient partie de la collection de Charles Forsyth Major, disséminées à sa mort en 1923 par ses héritiers. Le Britannique les avait achetés à un paysan qui les avait trouvées et conservées. Elles étaient les joyaux des pièces réunies par Charles Forsyth Major, qui avait vécu en Corse.
Curieux de connaître ce que recélait la collection Forsyth Major, un autre Anglais, celui-ci contemporain, entre dans la danse : Jonathan Fell, membre de l’association, « Musa Ghjunsaninca. C’est lui qui va s’apercevoir qu’il n’y a pas une, mais deux statuettes. Un rebondissement qui remet en cause certaines certitudes. En avril 2024, Fell en compagnie de l’archéologue Pascal Tramoni partent en Angleterre et vont dans les deux musées pour analyser les figurines. Là, surprise ! L’authentique statuette n’est pas celle du British museum mais celle gardée à Cambridge dont le façonnage est plus soigné, mieux polie, plus abouti. Conclusion le musée de Londres n’est en possession que d’une copie !

Un aspect légendaire

“A Signora di campi fiureddu” n’a pas qu’une valeur archéologique, mais comporte aussi un aspect légendaire transmis depuis de générations. On raconte que deux frères partis à la chasse ont soudain devant eux une femme d’une beauté surnaturelle. Ils tombent immédiatement amoureux d’elle. Chacun d’eux veut la capturer et ils finissent par s’entretuer. À ce moment précis la femme, sur le champ de bataille, se transforme en colombe. Or, à la préhistoire cet oiseau est associé à la déesse mère, qui incarne les promesses de vie, de renaissance supplantant la mort.
Se pose une question aux Corses : comment récupérer ces statuettes, “véritable enjeu de souveraineté culturelle” pour reprendre une formule de la conseillère à la culture et au patrimoine ? Au plan juridique s’il n’y a pas eu vol, ou captation par des moyens illégaux, il ne faut pas y penser… Sauf à jouer des subtilités tortueuses du droit ! Solution plus évidente : un prêt de longue durée avalisé par les autorités britanniques… Mais même si cet accord est obtenu… la partie et loin d’être gagnée d’avance.

Michèle Acquaviva-Pache
• Si vous avez manqué la première diffusion de ce documentaire, allez vite sur la plateforme “Replay” de Via Stella.


                       ENTRETIEN AVEC MARIE PIERRE VALLI, réalisatrice.


À quelle occasion avez-vous rencontré “A signora di campi fiureddu” ?
Je ne me souviens pas de la date exacte, mais c’était il y a une dizaine d’années. Au musée de Sartène, j’arrive devant une vitrine vide où un n’y a qu’une photo sans rien autour. Cette photo est celle de la “signora di campi fiureddu”. En la regardant, j’ai ressenti un grand choc qui a déclenché quelque chose de très fort en moi… quelque chose d’une résonance remontant du plus lointain de notre passé. Cette vitrine vide, avec seulement une photo, m’a poussé à raconter l’histoire de “A signora di campi fiureddu”.

Difficile de faire intervenir une palette de scientifiques pour votre documentaire. ? Avez-vous été en Angleterre ?
Pas de difficulté du côté des archéologues, des scientifiques, des experts. Malheureusement je n’ai pu me déplacer en Angleterre. Mais l’important est que Pascal Tramoni, archéologue reconnu accompagné de Jonathan Fell, passionné d’archéologie, ait pu s’y rendre en 2024. Ils ont examiné les statuettes. Conclusion : la statuette de Cambridge est l’originale, celle de Londres n’est qu’une copie. Rentré en Corse, Pascal Tramoni plaide aussitôt pour leur retour sur l’île et relance la pétition qui va en ce sens.

Dans un documentaire tel que le vôtre n’est-il pas délicat de synthétiser les résultats de nombreux spécialistes ?
En 50 minutes — durée du documentaire — c’est toujours délicat. On apporte une forme d’interprétation tout en suggérant que d’autre types d’analyses sont possibles. On doit également faire entrer le spectateur dans des dimensions qui ne sont pas que matérielles. C’est là où le travail d’une monteuse, comme Mattea Luccioni, a son rôle, car il n’exige pas seulement de la dextérité, mais aussi beaucoup de sensibilité et de subtilité.

L’étude et les interprétations d’objets archéologiques ne comportent-elles pas de risque d’erreurs ?
Quelle que soit la méthode, il y a toujours des risques d’erreurs… De toute façon ce genre de travail ne doit pas gommer les doutes. Il faut veiller à ne pas administrer une interprétation fermée. Au contraire on doit laisser des portes ouvertes… Rien n’est figé !

Sait-on la fonction de ces statuettes corses ?
Justement… on ne sait pas trop. Plusieurs pistes peuvent être évoquées ! Encore une fois rien n’est figé. Aux pièces examinées on doit laisser leur part d’énigmes.

Quels sont les endroits de Corse les plus fertiles en richesses archéologiques ?
Je dirais la région de Sartène. La Balagne. Le Niolu… en fait dans toute l’île il y a beaucoup d’objets à trouver… À condition qu’on ne détruise pas les sites en particulier pour construire ou d’autres activités humaines !

Pourquoi les statuettes féminines ont-elles laissé la place aux statues-menhirs ?
On l’ignore. On dispose de plusieurs interprétations sur l’image de la figure féminine au néolithique. Peut-être celle-ci était-elle considérée comme une magicienne lorsqu’on ignorait les mystères de la naissance ? Peut-être est-ce lié à la découverte et à la diffusion du fer ?

Comment faire pour récupérer les statuettes qui sont en Angleterre, une restitution pure et simple étant impossible puisqu’il n’y a pas eu vol !
Une question a été posée en ce sens, par un élu à l’assemblée de Corse, à Anne-Laure Santucci, conseillère à la culture et au patrimoine, le 29 janvier dernier. Elle a répondu que c’est là “un sujet éminemment politique et symbolique” doublé “d’un enjeu de souveraineté culturelle”.

Propos recueillis par M.A-P

Encadré
Le retour des statuettes et de tous les objets de la préhistoire insulaire éparpillés dans le monde est une préoccupation de la conseillère à la culture et au patrimoine, car ils sont indispensables à la recherche en Corse et sont “un socle sur lequel on construit notre présent et notre avenir”.
Elle a encore insisté que pour être efficace il faut redéfinir la stratégie muséale de la Corse, plusieurs tentatives ayant jusque là échouées.
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