Les Corses, des Français comme les autres… Contre l’État, tout contre
La relation que les Français et plus particulièrement les Corses entretiennent avec l’État repose sur un paradoxe ancien : ....
Les Corses, des Français comme les autres… Contre l’État, tout contre
La relation que les Français et plus particulièrement les Corses entretiennent avec l’État repose sur un paradoxe ancien : une méfiance très forte envers les institutions publiques coexiste avec une attente permanente de protection. Cette ambivalence ne relève pas seulement de la conjoncture politique actuelle. Elle plonge ses racines dans une histoire longue marquée par la centralisation du pouvoir. La Corse, par sa situation politique et institutionnelle, constitue aujourd’hui un révélateur particulièrement éclairant de ces contradictions françaises.
Une longue tradition de centralisation
Depuis plusieurs siècles, la France s’est construite autour d’un État central puissant. La monarchie absolue en a posé les fondations. Avec Louis XIV, la formule « l’État, c’est moi » symbolise la concentration du pouvoir politique et l’affirmation d’une administration qui s’étend progressivement sur l’ensemble du territoire. Elle a pour corollaire l’étatisation du commerce via le colbertisme.
La Révolution française, loin de rompre avec cette logique, l’a en grande partie prolongée. Elle a certes renversé la monarchie, mais elle a conservé l’idée d’un pouvoir central fort chargé d’incarner l’unité nationale. La création des départements, l’unification administrative et la primauté de la loi nationale ont renforcé cette architecture.
L’Empire napoléonien, en reprenant bien des projets mis en chantier sous la monarchie, a consolidé ce modèle en bâtissant un appareil administratif fortement hiérarchisé. Préfets, grands corps de l’État, codification juridique : tout concourt à organiser la société depuis le centre. La IIIe République elle-même s’inscrit dans cette continuité. L’école, l’impôt, les grandes infrastructures ou l’administration territoriale ont fait de l’État le principal architecte de la vie collective. Cette omniprésence a façonné une culture politique particulière : les citoyens critiquent l’État, mais attendent de lui qu’il règle tous leurs problèmes. Il se réfère en permanence à Leviathan, mais n’hésitent pas à se soulever pour contester ses décisions.
Défiance et attente de protection
Aujourd’hui, cette relation demeure profondément ambivalente. La confiance dans les institutions publiques et ceux qui l’incarnent est particulièrement faible en France. Selon le baromètre du Cevipof, environ 20 % des Français déclarent faire confiance à l’Assemblée nationale. Ce niveau est nettement inférieur à celui observé dans plusieurs démocraties européennes : environ 43 % en Allemagne, près de 40 % au Royaume-Uni et un peu plus de 30 % en Italie. Cette défiance ne vise pas seulement les responsables politiques. Elle touche également la justice, l’administration ou le système fiscal et même désormais les médias. Pourtant, dans le même temps, les citoyens continuent d’attendre de l’État qu’il garantisse la protection sociale, l’accès aux soins, l’éducation ou la sécurité.
Il en résulte une contradiction permanente : on critique la puissance publique et son pouvoir tout regrettant son affaiblissement. ≈
Le paradoxe politique du vote protestataire
Cette tension nourrit aujourd’hui un autre phénomène. Le sentiment d’abandon ou d’injustice face aux institutions contribue à renforcer des forces politiques qui promettent précisément de restaurer l’autorité de l’État. Une partie du vote en faveur du Rassemblement national s’inscrit dans cette logique de solitude. Une enquête menée auprès de près de 4 000 salariés du secteur privé montre que ce vote ne s’explique plus principalement par les variables classiques que sont le salaire ou la catégorie sociale. Le facteur déterminant est souvent la qualité du lien social dans l’environnement professionnel. Les salariés qui se sentent isolés au travail ou qui n’ont pas le sentiment d’appartenir à une communauté professionnelle stable sont nettement plus enclins à voter pour le RN ou à s’abstenir. La solitude sociale apparaît ainsi comme un puissant moteur du vote protestataire.
La montée des solitudes
C’est là l’un des paradoxes majeurs de notre époque. Jamais les individus n’ont été aussi interconnectés par les technologies ou les réseaux sociaux. Pourtant, le sentiment de solitude progresse. La transformation de l’économie joue un rôle important dans ce phénomène. La tertiarisation, l’externalisation des activités et l’éclatement des collectifs de travail ont affaibli les communautés professionnelles traditionnelles. Mais ce mouvement dépasse largement le monde de l’entreprise. Pendant longtemps, la société française et donc corse reposait sur une série de solidarités intermédiaires qui structuraient la vie collective : le village, les partis politiques, les syndicats, les associations ou les corps de métier. Leur affaiblissement laisse un vide.
Le vote d’orphelin
Dans ce contexte, le vote d’extrême droite ne se réduit pas à un simple vote de colère. Il exprime souvent une forme d’orphelinat social. Une partie de l’électorat se sent privée des cadres collectifs qui structuraient autrefois l’existence. Le vote devient alors à la fois un ressentiment et un appel, mais aussi la nostalgie d’une époque où les individus étaient insérés dans des solidarités plus stables : partis, syndicats, villages, famille. Ce n’est donc pas seulement un vote de déclassement matériel. C’est aussi un vote de déclassement relationnel.
Les îles, miroir caricatural des puissances tutélaires
Les sociétés insulaires ont souvent tendance à reproduire, parfois de manière accentuée, les formes politiques de la puissance qui les domine. L’histoire de la Corse illustre parfaitement ce phénomène. Au XIVᵉ siècle, lorsque Gênes domine l’île, la partie septentrionale de la Corse prend le nom de « terres des communes », en référence au modèle communal génois. Après la conquête française, un processus similaire se produit. La Corse adopte progressivement l’apparence institutionnelle de la France : administration, structures politiques et culture étatique. Mais sous cette apparence, demeure une organisation sociale plus ancienne, structurée par les réseaux familiaux et les logiques claniques.
Le clanisme comme médiation sociale
Pendant des siècles, ces réseaux ont servi de médiation entre la société insulaire et la puissance occupante. Les clans locaux faisaient office d’intermédiaires. Ils redistribuaient les ressources publiques et facilitaient l’accès aux emplois administratifs.
Ce système, souvent critiqué pour ses dérives clientélistes, remplissait néanmoins une fonction sociale : il maintenait un tissu de solidarités dans une société où l’État restait lointain.
Le paradoxe du nationalisme corse
L’évolution récente de la Corse révèle un paradoxe singulier. Le mouvement nationaliste s’était construit en grande partie contre ce système clanique qu’il accusait de confisquer la démocratie locale. Mais ce faisant, il a participé au délitement d’une société qui portait en elle une cohérence sociétale. La Corse des parentèles et des solidarités villageoises s’est largement dissoute. Mais les structures politiques nouvelles n’ont pas toujours réussi à recréer des formes de solidarité capables de remplacer celles qui disparaissaient. Par contre, les mouvements nationalistes n’ont pas échappé au tropisme séculaire de ce tribalisme tout simplement parce que c’est lui qui a façonné la Corse.
La solitude insulaire
Dans ce contexte, le dépérissement relatif de l’État et l’affaiblissement des anciennes médiations sociales produisent un effet cumulatif. Les solidarités anciennes s’érodent sans être remplacées par des institutions nouvelles suffisamment solides. La Collectivité de Corse concentre désormais de nombreuses compétences. Pourtant, pour une partie de la population, elle apparaît à son tour comme un appareil administratif éloigné et parfois opaque. Dans une île qui s’est longtemps pensée comme une société dense de relations familiales et villageoises, cette transformation produit un sentiment diffus de délitement.
Un miroir des contradictions françaises
La Corse fonctionne ainsi comme un miroir grossissant des tensions françaises. Les institutions y sont à la fois contestées et attendues. L’État y est à la fois honni et réclamé.
Dans cet espace laissé vacant se développent la méfiance, la solitude et le sentiment d’abandon. Or ces sentiments nourrissent directement les comportements politiques contemporains. La progression des votes protestataires n’est pas seulement le produit d’une crise économique ou migratoire. Elle est aussi le symptôme d’une crise plus profonde : celle des liens sociaux eux-mêmes.
GXC
crédit photo : D.R